vendredi 10 janvier 2020

Y’aura-t-il encore dans 100 ans des Belges de langue allemande ?

La « OstBelgie » symbolise l’intrication, la complexité et la diversité qui président au fonctionnement de notre pays. Cette mécanique pourrait-elle tenir encore 100 ans ?

Petite histoire des cantons de l’est

En 1920, la Belgique changeait littéralement de forme. Le traité de Versailles entre en application, et la Belgique se voit accorder un nouveau territoire de 1.050 km² sur sa façade orientale au détriment de la Prusse. Pour passer pleinement sous souveraineté belge, une consultation est organisée et tout habitant qui souhaite s'opposer à l'intégration doit se rendre à l'un des deux registres et y inscrire son nom et ses coordonnées… La crainte est forte de subir des représailles et seulement 271 sur les 33.726 habitants de la contrée osent s'y rendre pour y apposer leur signature.

Lors de la décennie suivante, le parti Heimattreue Front (« Le front Patriotique ») prône un rattachement à l’Allemagne et recueille la majorité absolue lors des élections législatives de 1936 en appelant… à voter blanc !

Ce surréalisme belge peut prêter à sourire. Il ne reflète pourtant qu’en partie la situation complexe de ces nouveaux Belges en cette décennie de crise, amplifiée par les événements de la Seconde Guerre mondiale… Il ne doit pas être facile pour quelqu’un de voir « son pays » changer à coups de plume sous les ors des palais de Londres, Versailles ou Bruxelles.

Le 20e siècle et ses différentes réformes de l'Etat conduiront à la création d’un parlement de la Communauté germanophone composé de 25 députés élus tous les 5 ans accompagné d’un gouvernement composé de trois ministres et d’un Ministre-Président. Depuis 2017, un nouveau nom a été voté (la OstBelgie ou Belgique de l'Est) pour ce territoire qui couvre 853,64 km² de surface et compte 78,054 habitants au 1er janvier 2019.

D’une certaine manière, l’avènement de la troisième communauté linguistique du pays symbolise à merveille les intrications qui existent entre les différentes communautés, régions et autres frontières tracées entre les divers corps institués de notre si « grand pays ».

Gabegie institutionnelle

D’aucuns pourraient être étonnés qu’un si petit territoire (eu égard de la superficie et de la population par rapport à l’ensemble de la Belgique) dispose de leviers institutionnels aussi importants. Pourtant, cet outillage n’est que la conséquence d’une logique fondée sur la possibilité pour chaque entité de mener une politique adaptée à « sa réalité historique et culturelle » et à « ses priorités ».

La sophistication institutionnelle mise en place pour respecter cet héritage passé et cette volonté/nécessité/obligation de faire Nation (j’invite le lecteur à biffer les mentions inutiles) conduiront inévitablement certains à parler de gaspillage inutile de ressources. Pourtant, la Suisse qui compte entre autres 27 constitutions et un nombre incalculable de députés, a été classée à la première place en termes de compétitivité de 2009 à 2017 par le Forum Mondial économique. Bien sûr, la Suisse n’est pas la Belgique mais cet exemple montre avec force que les particularismes locaux ne sont pas l’apanage de notre seule Belgique et que la complexité institutionnelle ne nuit pas forcément à la compétitivité économique.

Des décisions pour les 100 prochaines années

Comme nous le constatons depuis plusieurs mois, les blocages récurrents rencontrés au niveau fédéral ne nous laissent guère le choix quant à une profonde refondation de notre Meccano national. Avons-nous encore l’énergie et l’imagination nécessaire pour huiler et travailler sur cette « mécanique-Belgique » ou est-il temps de procéder au démontage d'un engin qui avait fait tenir depuis près de 180 ans des pièces de fabrication latine et germanique ? Nul doute qu’il y’a là de quoi nous tenir occupé dans l’atelier encore pour une centaine d’années.

Morad Chahboun est chef d’entreprise et cofondateur de différentes associations d’émancipation citoyenne comme Molengeek et Talented Youth Network. Passionné par les questions de faire-société.