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Qui posera encore les questions qui dérangent à l'ère de l'IA?

L’information parvient de plus en plus souvent au citoyen par l’intermédiaire de plateformes qui, elles-mêmes, ne produisent pas de journalisme. Au-delà du défi économique que cela représente pour les médias d’information belges, c’est avant tout un problème démocratique. Le journalisme doit à nouveau convaincre les citoyens de sa fonction d’intérêt public.

Le quatrième pouvoir

Une démocratie repose d’abord sur des citoyens capables de faire des choix éclairés, sur la base d’informations fiables dont quelqu’un assume la responsabilité. C’est pourquoi un journaliste qui utilise une fausse citation générée par l’IA est rapidement suspendu. En revanche, celui qui cherche sur Google quel est l’impact de la taxe sur les plus-values récemment introduite obtient, en haut de la page, dans l'aperçu IA, une réponse plutôt utile, accompagnée toutefois de l’avertissement suivant : « Les réponses de l’IA peuvent contenir des erreurs. Pour tout conseil financier, contactez un professionnel. »

La deuxième fonction essentielle des médias est leur rôle de ‘quatrième pouvoir’. Les journalistes révèlent des scandales, publient des documents qui ont fuité ou patientent pendant des heures, sous la pluie de la rue de la Loi, pour poser la question critique qui s’impose. Pour fournir des réponses de qualité à des questions d’actualité, l’IA générative dépend de données de qualité, autrement dit, du travail journalistique. Les entreprises d’IA qui refusent de rémunérer ce travail scient la branche sur laquelle elles sont assises.

L’IA générative formule des réponses impressionnantes, mais elle ne met pas les ministres sur le gril.

La fin de l’ère des liens bleus

Des études comme le Reuters Digital News Report 2026 montrent qu’en Belgique, les médias d’information flamands comme francophones conservent une large audience, mais que les rédactions sont mises sous pression par les économies, les licenciements et la consolidation du secteur. Les revenus du papier diminuent, les recettes publicitaires se déplacent vers les grandes plateformes et les nouveaux revenus numériques ne suffisent pas à combler l’écart.

Dans le même temps, l’usage de l’IA générative progresse fortement et Google Search évolue. Il n’est plus seulement une porte d’entrée vers d’autres sites, mais devient un environnement d’IA dans lequel les utilisateurs posent des questions de suivi, ajoutent des documents et, surtout, ne cliquent plus vers l’article original. La fin de l’ère des liens bleus est engagée.

Pour la première fois, à l’échelle mondiale, les sites et applications d’information ne sont plus les sources d’actualité les plus populaires. Les citoyens migrent vers des plateformes auxquelles ils accordent pourtant moins de confiance, tout en réclamant des informations critiques et fiables. Si rien ne change, ils se verront servir de plus en plus souvent la même information prédigérée, reconditionnée et prête à consommer. Les détenteurs du pouvoir agiront davantage dans l’ombre, tandis que plus rien ne fera vraiment débat, si ce n’est les performances de nos Diables Rouges.

Un paysage médiatique sain en 2030

La nostalgie d’une époque où les journaux étaient les puissants gardiens de l’accès à l’information ne nous aidera pas. En 2030, nous devons tendre vers un écosystème de l’information dans lequel la technologie renforce le contrôle démocratique, sans que la responsabilité ne disparaisse.

Dans ce paysage médiatique, les médias d’information auront compris que les citoyens ne se contentent pas de consommer l’actualité, ils dialoguent avec elle. L’IA y est pleinement utilisée, mais elle n’est pas confondue avec le journalisme. Les citoyens peuvent vérifier l’origine d’images, combiner des données issues de plusieurs articles, comparer des décisions locales avec des tendances internationales et visualiser des constats. La transparence sur les méthodes de travail et l’indépendance éditoriale ne souffre aucune ambiguïté.

Appel à tous les médias d’information belges

Faites campagne ensemble! Pas seulement auprès des responsables politiques à propos de modèles publicitaires défaillants, mais surtout auprès des citoyens. Utilisez les canaux, les visages, l’audience et l’expertise que vous mobilisez chaque jour pour éclairer le monde afin d’expliquer pourquoi il est si important que vous fassiez ce que vous faites.

Premièrement, montrez ce qui se cache sous le capot du journalisme. Emmenez spectateurs, auditeurs et lecteurs dans les coulisses de l’enquête approfondie. Montrez comment vous interrogez les détenteurs du pouvoir, vérifiez les faits et choisissez les experts. Soyez clairs sur votre mission et répondez enfin à cette question, un journaliste doit-il être neutre, impartial ou simplement honnête?

Deuxièmement, montrez ce qui se passe lorsque le journalisme n’est plus en mesure de remplir ses fonctions démocratiques. Montrez l’impact de la disparition de journaux indépendants, de rédactions et du reportage local. Montrez ce qui arrive lorsque le quatrième pouvoir ne peut plus poser les questions qui dérangent.

Paru sur L'Echo