Pourquoi la paix semble-t-elle aujourd'hui aussi insaisissable?
La guerre se termine rarement par un coup de grâce, mais plutôt à la suite d’un compromis laborieux. En 2025, pourtant, la paix semble insaisissable : une guerre hybride brouille les frontières, les réseaux sociaux campent les positions et une géopolitique sans règles établies paralyse le dialogue. Julien De Wit du Groupe du Vendredi appelle à une diplomatie d’un autre genre, plus lucide et adaptée à cette nouvelle réalité.
Dans le monde des conflits internationaux, une constante demeure : tôt ou tard, il faut négocier. Cela a toujours été ainsi, mais en 2025, le chemin vers la table des négociations devient de plus en plus difficile à emprunter, avec l’Ukraine comme exemple douloureux. Ce conflit symbolise un bouleversement fondamental de la diplomatie : alors que les négociations de paix reposaient autrefois sur des accords entre quelques grandes puissances, l’arène est aujourd’hui infiniment plus complexe.
L’implication des grandes puissances dans les conflits régionaux n’a rien de nouveau. En Ukraine, le face-à-face ne se limite pas à Kiev et Moscou ; Washington, Bruxelles et Pékin scrutent aussi la situation avec attention et stratagèmes. La politique internationale n’a jamais été un domaine pour les âmes sensibles. Une communication offensive et une approche musclée restent inévitables. Nous le voyons dans la fermeté du président Poutine, mais aussi dans la manière dont les dirigeants occidentaux naviguent entre confrontation et compromis. Frapper du poing sur la table ou humilier publiquement un adversaire ont toujours été des outils redoutables pour les négociateurs. Qu’on le déplore ou non, la politique internationale implique souvent de se salir les mains, et la morale y est parfois reléguée au second plan.
Un changement radical s’opère cependant avec la guerre de l’information et de la technologie, qui transforme le champ de bataille moderne. Les conflits se déroulent à la fois sur le terrain et dans le cyberespace, avec des drones, des missiles de précision et des cyberattaques générant une dynamique inédite. La guerre hybride complique encore davantage la donne en rendant floue la limite entre un acte de guerre et ce qui ne l’est pas. Cette ambiguïté est exploitée stratégiquement.
Chaque camp façonne son propre récit : la Russie parle de "dénazification", l’Ukraine défend sa souveraineté, et Trump cherche à se présenter comme faiseur de paix, quitte à sacrifier des alliés. Ces visions opposées rendent tout compromis difficile. La bataille pour le contrôle du récit atteint un niveau inédit, chaque message étant diffusé directement auprès des populations, sans filtre médiatique. L’information brute remplace désormais l’analyse contextualisée.
Le rôle des médias en temps réel accélère aussi l’escalade des conflits. Comparons cela à la crise des missiles de Cuba : Kennedy et Khrouchtchev ont pu négocier dans un certain calme, tandis que leurs populations recevaient des informations filtrées. Aujourd’hui, l’info en continu et les retransmissions en direct rendent cette respiration diplomatique impossible. Toute suggestion de compromis est immédiatement commentée à l’échelle mondiale. En 1962, les médias avaient été tenus à distance pour permettre une désescalade ; aujourd’hui, ils sont omniprésents, tout comme les réseaux sociaux.
Les réseaux sociaux ancrent également les positions extrêmes dans l’opinion publique. Les chambres d’écho nationalistes en ligne durcissent les discours et font du compromis un acte de trahison. Une seule remarque fuitée ou un simple tweet peut réduire à néant des mois d’efforts diplomatiques. La personnalisation du conflit à travers des figures comme Zelensky et Poutine renforce encore cette dynamique : pour l’un comme pour l’autre, céder reviendrait à un suicide politique.
Enfin, l’affaiblissement progressif de l’hégémonie libérale complique encore davantage la situation. Nous assistons à un basculement vers un monde où les puissances autoritaires sapent activement l’ordre international libéral. Les règles et codes hérités de décennies de négociations de paix sont désormais ouvertement remis en question. Dès lors, la langue commune de la diplomatie, fondée sur des valeurs et des attentes partagées, disparaît au profit d’un jeu cynique de rapports de force où les règles internationales sont appliquées de manière sélective.
Aujourd’hui, réussir des négociations de paix ne demande pas seulement des compétences diplomatiques, mais une approche fondamentalement nouvelle, stratégique et communicationnelle. L’art des négociations modernes exige une génération de faiseurs de paix capables de naviguer dans ce labyrinthe de complexité technologique, médiatique et géopolitique, tout en conservant les éléments humains essentiels à la diplomatie : la confiance, le compromis et l’intérêt partagé. La paix n’a jamais été aussi difficile à atteindre et c’est pour cela qu’elle est plus nécessaire que jamais.