Le vide qui rend nos villes invivables
La nature a horreur du vide. Notre environnement bâti, lui, s’en accommode très bien et c’est notre problème. La Belgique est l’un des pays les plus densément peuplés d’Europe, avec un déficit d’espaces naturels, particulièrement marqué en Flandre, et une forte résistance à la construction en hauteur. Chaque mètre carré compte double : celui qu’on artificialise en périphérie, celui qu’on laisse dormir au centre. Une piste doit s’imposer dans le débat : privilégier la logique du flux à celle du stock.
Notre pays souffre d’une schizophrénie spatiale, particulièrement visible à Bruxelles mais présente dans les autres grandes villes. D’un côté, des milliers de ménages attendent un logement social, des collectifs cherchent des lieux pour se retrouver, des enfants manquent d’espaces de jeu. De l’autre, des millions de mètres carrés bâtis restent inoccupés : bureaux vacants, bâtiments publics inutilisés, églises désacralisées, friches industrielles.
Ce paradoxe découle d’un système structuré autour du stock (posséder, conserver, valoriser) plutôt que du flux (réutiliser, transformer, partager). La propriété y prime sur l’usage, l’attente sur l’activation, la rétention sur l’utilité sociale, avec des coûts supportés surtout par les plus vulnérables. Cette logique est amplifiée par la géographie du pays : faute d’espace et compte tenu de l’impératif de préserver la nature subsistante, la Belgique n’a fondamentalement que deux options : s’étendre en hauteur ou mieux utiliser ce qui existe déjà. La première se heurte à des résistances persistantes. Reste la seconde : transformer le vide en ressource plutôt que d’artificialiser davantage. Ce n’est plus un simple choix urbanistique, mais une nécessité.
Agir exige de mesurer le vide, de l’occuper et de le gouverner.
Mesurer le vide, c’est le comprendre
Le recensement du vide doit cesser d’être parcellaire, fragmenté entre niveaux de pouvoir et insuffisamment appliqué. Malgré l’obligation légale, en Wallonie et à Bruxelles, d’inventorier les logements vides, peu de communes s’y conforment rigoureusement. Il reste aussi sectoriel : Bruxelles suit la vacance des bureaux, tandis que la Wallonie et la Flandre ne disposent pas d’un suivi consolidé. Friches, équipements et commerces échappent encore largement à l’inventaire.
Ce recensement devrait aussi devenir plus dynamique, alimenté par des données comme la consommation d’eau et d’énergie, à l’instar de la Ville de Bruxelles. L’open data et l’IA peuvent y contribuer, comme à Utrecht où une plateforme collaborative permet de visualiser la ville en temps réel.
Occuper le vide pour répondre aux besoins prioritaires
Occuper le vide rendrait nos villes plus vivables. Cela doit devenir une priorité publique dépassant les logiques propriétaires. Le droit permet déjà de réguler la propriété en privilégiant l’usage, pour autant que cette intervention soit proportionnée et conforme à l’intérêt général.
Premièrement, garantir un logement à ceux qui en ont le plus besoin. La reconversion de bureaux en logements abordables est techniquement faisable mais reste sous-exploitée. À Bruxelles, plus d’un million de mètres carrés de bureaux étaient vacants en 2022, dont au moins 20 % convertibles ; la Wallonie en compte autant. La Flandre ne recense pas. Depuis 1997, 1,7 million de m² ont été réaffectés, principalement vers des logements destinés aux classes moyennes et supérieures. Un cadre plus contraignant s’impose pour orienter ces transformations vers les besoins prioritaires.
Deuxièmement, permettre à tous nos enfants de jouer dehors. Le réseau bruxellois de plusieurs centaines d’écoles, souvent dotées de cours, offre un potentiel considérable : ouvrir ces espaces hors temps scolaire dans les quartiers les moins pourvus, au-delà des initiatives existantes.
Enfin, fournir des lieux à nos collectifs culturels nocturnes. Bruxelles annonce des incitants pour activer des sites comme l’ancienne usine Audi ou les berges du canal. Aller jusqu’au bout de cette logique suppose aussi d’y intégrer des usages culturels et nocturnes, particulièrement compatibles avec la vocation industrielle et diurne de ces lieux.
Gouverner le vide pour changer de paradigme
Trois leviers sont essentiels pour que, d’ici 2030, les usages priment sur le vide en Belgique :
- ancrer juridiquement la préférence des usages sur la propriété sans utilité sociale lorsque l’intérêt collectif le justifie ;
- établir un cadastre national du vide, dynamique, en open data et transrégional ;
- rendre le vide coûteux en renforçant les mécanismes contre la rétention et la spéculation.
Le vide n’est pas neutre. Il nourrit la spéculation, détourne les espaces de leur fonction sociale et appauvrit nos imaginaires urbains. Pour un pays aussi exigu, dense et peu disposé à construire vers le ciel, apprendre à activer ce qui existe déjà constitue l’un des grands défis d’aménagement du territoire d’ici 2030.
Paru sur L'Echo