Le secteur associatif doit retrouver son esprit d'initiative originel
L’asbl Boven de Wolken met en relation des photographes avec des parents qui viennent de perdre un enfant. On les appelle des « enfants étoiles ». C’est le genre d’initiative dont on ignore l’existence jusqu’au jour où l’on en a soi-même besoin. C’est alors qu’elle devient indispensable. Le secteur associatif belge regorge de telles organisations. Mais aujourd’hui, il peine souvent à les financer sans le soutien de l’État.
Derrière ces organisations, il y a des femmes et des hommes : le coordinateur qui répond encore à ses e-mails tard le vendredi soir, le bénévole qui revient semaine après semaine, l’administrateur qui, bénévolement, contribue à définir le cap. Mais ce tissu est aujourd’hui fragile, et pas seulement parce que les pouvoirs publics réduisent leurs dépenses.
Le secteur associatif belge tire aujourd’hui l’essentiel de ses ressources des subventions. Dans le monde de l’entreprise, mettre tous ses œufs dans le même panier est considéré comme une faute de gestion. Il en va de même pour les associations, indépendamment de ce que font ou ne font pas les pouvoirs publics.
Un modèle de financement reposant sur une seule source est, par définition, fragile.
Les petites organisations sont particulièrement vulnérables. Il suffit qu’un projet tombe à l’eau ou qu’un versement tarde pour que tout leur fonctionnement vacille. Les grandes organisations sont confrontées à un autre risque : bercées par des décennies de sécurité structurelle, elles deviennent parfois trop lentes ou trop lourdes pour s’adapter lorsque le monde change sous leurs pieds.
La méfiance envers des notions comme l’entrepreneuriat ou le modèle économique reste profondément ancrée. Pourtant, ailleurs dans le monde, des organisations montrent depuis des années qu’une autre voie est possible. Fryshuset, à Stockholm, ancien entrepôt frigorifique devenu l’une des plus grandes organisations de jeunesse de Suède, fonctionne principalement grâce à des partenariats avec des entreprises et à son propre réseau de membres, avec un recours limité au financement public. Un choix que le secteur belge n’a, dans une large mesure, pas encore fait.
La Belgique dispose pourtant d’alternatives, encore trop rares et trop timides. Certaines asbl développent leurs propres revenus, adoptent une logique d’entrepreneuriat social ou professionnalisent leur collecte de fonds. Elles restent minoritaires. D’autres nouent de véritables partenariats avec des entreprises, bien au-delà du sponsoring ponctuel. Elles valorisent leur expertise par des licences ou des redevances, ou créent une entreprise sociale dont les bénéfices sont réinvestis dans leur mission.
Pensons à Streetwise, qui accompagne des jeunes en situation de vulnérabilité vers un emploi durable dans les métiers de l’horeca et qui a construit un modèle financièrement viable sans dépendre structurellement des pouvoirs publics. Cette transition est en marche. Mais, comme toute transition, elle reste souvent désordonnée et inconfortable.
Le défi est double. Les nouveaux modèles de revenus demandent du courage, mais aussi de la clarté. Une organisation doit savoir quel impact elle veut produire et être capable de le démontrer. Ceux qui savent expliquer clairement leur impact et en apporter la preuve sont plus solides. Ceux qui prennent du retard sur ce terrain deviennent vulnérables, non seulement financièrement, mais aussi politiquement. Car un secteur incapable de démontrer sa valeur devient, tôt ou tard, plus facile à remettre en cause.
Les pouvoirs publics ont évidemment un rôle à jouer : alléger la charge administrative et développer de véritables partenariats stratégiques. Mais un secteur qui attend une réforme des subsides pour se réinventer risque d’attendre longtemps.
Si le secteur associatif est devenu aussi fort qu’il l’est aujourd’hui, ce n’est pas un hasard. Il s’est développé aux XIXe et XXe siècles comme contrepoids, mais aussi comme complément, d’un État encore en construction. Piliers catholiques, mutualités socialistes, associations libérales : ils ont bâti des écoles, des hôpitaux et des structures d’accueil lorsque l’État ne le faisait pas, ou n’en avait pas les moyens. Cette histoire explique la dépendance aux subventions, mais elle ne la justifie plus.
Dans quatre ans, la Belgique fêtera son bicentenaire. Un pays qui veut écrire un nouveau chapitre de son histoire a besoin d’un secteur associatif fort. Un secteur qui participe au débat public, qui joue son rôle de contrepoids et qui renforce le tissu social là où les politiques publiques ne suffisent plus.
L’asbl Boven de Wolken n’est pas née parce qu’une ligne de subvention existait. Elle est née parce que quelqu’un a décidé d’agir. C’est précisément cet esprit d’initiative que le secteur doit aujourd’hui appliquer à lui-même. Avoir un impact social ne suffit plus. Il faut aussi être capable de le financer, de le démontrer et de le pérenniser. Ceux qui y parviendront contribueront à écrire la Belgique de l’après-2030.
Paru sur L'Echo