Oudere handen op een laptop — Photo by Anna Shvets on Pexels

Et si l’IA payait nos pensions?

Le vieillissement de la population nous oblige à réformer. Mais que se passerait-il si l’intelligence artificielle bouleversait les hypothèses sur lesquelles repose ce consensus plus vite encore que nos réformes ?

À l’école primaire, j’ai appris que la planète comptait trop d’êtres humains. Paul Ehrlich annonçait des famines, la Chine imposait sa politique de l’enfant unique et, plus près de chez nous, le philosophe Étienne Vermeersch plaidait pour une politique active de limitation des naissances. Aujourd’hui, le discours s’est inversé : la population active diminue, le vieillissement met l’État-providence sous pression et la solution serait désormais de faire davantage d’enfants.

Ce raisonnement repose sur une hypothèse : nous avons besoin de travailleurs pour financer nos pensions. Mais si l’intelligence artificielle (IA) venait à la remettre en cause ?

Et si, demain, ce n’étaient pas davantage d’enfants, mais davantage de technologie qui permettaient de préserver notre État-providence ?

Des gains de productivité déjà mesurables

Une société dont la population diminue doit gagner en productivité si elle veut continuer à créer autant de richesse. L’Europe mise pour cela sur la réindustrialisation et l’innovation. Depuis l’arrivée de ChatGPT et Claude, la promesse de gains de productivité repose aussi sur une nouvelle forme d’intelligence.

Ces gains commencent à être mesurables. Des chercheurs ont constaté que l’introduction d’un assistant d’IA augmentait en moyenne de 15 % la productivité de 5 000 employés de centres d’appels. Des programmeurs ont, eux, accompli certaines tâches deux fois plus rapidement.

La manière dont ces gains se traduiront à l’échelle de l’économie reste cependant incertaine. Le prix Nobel Daron Acemoglu estime l’effet de l’IA à environ 1 % de PIB supplémentaire sur dix ans, tandis que Goldman Sachs table sur 7 % sur la même période.

Dans le même temps, la facture du vieillissement s’alourdit. Le Comité d’étude sur le vieillissement prévoit une hausse des dépenses sociales belges jusqu’en 2070, même avec une croissance régulière de la productivité de 1,1 %. Si les gains liés à l’IA s’y ajoutent, cette facture pourrait sensiblement diminuer. Si la révolution promise n’a pas lieu, elle restera pratiquement intacte.

Mais même si l’IA génère les gains espérés, le problème ne sera pas réglé. Nos pensions sont largement financées par des prélèvements sur le travail. À mesure que l’IA dissociera création de richesse et travail humain, la question ne sera plus seulement « avons-nous assez de bras ? », mais « comment taxer et redistribuer une richesse qui ne transite plus par les fiches de paie ? ».

Les progrès médicaux pourraient accentuer le vieillissement

Le temps dira si l’IA augmentera réellement notre productivité. Mais cette même technologie nous promet aussi de vivre plus longtemps.

L’exemple le plus célèbre est AlphaFold, le modèle d’IA de Google DeepMind qui a permis de résoudre un problème vieux de cinquante ans : prédire la manière dont les protéines de notre organisme se replient. Cette avancée a valu à ses concepteurs le prix Nobel de chimie et offre aux chercheurs une compréhension plus fine des mécanismes à l’origine des maladies. Fixer aujourd’hui un âge de départ à la retraite, c’est donc raisonner sur une espérance de vie qui pourrait avoir encore progressé lorsqu’il entrera pleinement en vigueur.

Où cela nous mène-t-il ?

L’IA pourrait ainsi rebattre les cartes du vieillissement dans deux directions opposées. Une productivité accrue pourrait atténuer les conséquences économiques de la diminution de la population active. Les progrès médicaux pourraient, au contraire, accentuer la pression en nous permettant de vivre plus longtemps.

Difficile de savoir laquelle de ces deux forces l’emportera. Mais si les deux promesses de l’IA se réalisent, un monde étrange pourrait émerger : une économie capable de croître avec beaucoup moins de travail humain, peuplée d’individus qui vivent toujours plus longtemps.

Mieux mesurer pour mieux décider

Ce scénario peut encore paraître futuriste. Il ne s’agit pas de reporter les réformes nécessaires, mais de réfléchir à la manière dont une technologie qui évolue très rapidement pourrait en modifier les hypothèses de départ.

Cela commence par mieux mesurer l’influence que l’IA exerce déjà sur notre économie. Les statistiques officielles peinent encore à la saisir. Goldman Sachs estime ainsi qu’environ 115 milliards de dollars de croissance liée à l’IA n’apparaîtraient pas dans les chiffres du PIB américain.

L’Europe rencontre le même problème. La nomenclature sectorielle sur laquelle reposent nos statistiques a été arrêtée en 2022, avant le lancement de ChatGPT, et ne devrait être revue que vers 2040. Une entreprise qui développe ou commercialise aujourd’hui des modèles d’IA entre difficilement dans les catégories existantes. Les transformations économiques liées à l’IA risquent donc de rester longtemps sous le radar.

D’ici 2030, nous en saurons, espérons-le, davantage : combien de richesse l’IA crée, mais aussi combien d’années de vie elle nous fait gagner. À l’école primaire, j’ai appris que le monde comptait trop d’êtres humains. Cette leçon s’est révélée fausse. Peut-être celle d’aujourd’hui, selon laquelle nous n’en aurions bientôt plus assez, connaîtra-t-elle le même sort.

Paru sur L'Echo