Débarquer encore (L’Echo – 25/04/2014)

Cavit Yurt est avocat au barreau de Bruxelles. A la finale du 25e concours international de plaidoiries pour les droits de l’homme organisé par le Mémorial de Caen, il a prononcé une plaidoirie intitulée « Débarquer encore : de l’assassinat de Pavlos Fyssas au crépuscule de l’Aube dorée » qui a remporté le deuxième prix du jury ainsi que le prix du public. Naïm Cordemans est économiste et membre du Groupe du vendredi. Ils écrivent cette colonne en leur nom personnel.

Naïm Cordemans

À un mois d’un scrutin européen, l’extrême droite a la cote sur le Vieux Continent : en France, le Front National n’est pas loin de devenir le premier parti du pays, tandis qu’aux Pays-Bas, le Parti pour la Liberté s’annonçait récemment comme un des grands vainqueurs des élections. Le Jobbik affiche plus de 20% des intentions de vote en Hongrie et l’extrême droite arrive dans le trio de tête en Autriche et en Finlande.

Cette déferlante annoncée des ennemis de l’Europe et des radicaux dans plusieurs pays tient pour partie à la crise, au chômage de masse, à l’austérité et à la montée des inégalités. Elle reflète également une perte identitaire dans une société de plus en plus complexe et multiculturelle. Si les phénomènes sont parfois difficiles à appréhender et présentent des visages variés, les terrains de jeux se rejoignent : la peur, l’ethnophobie, le nationalisme, le rejet des élites et de Bruxelles. Certains mouvements ont pris leurs distances face au fascisme, mais il ne faudrait pas sous-estimer la capacité d’influence et de nuisance de la nouvelle extrême droite, qu’elle soit décomplexée ou non.

C’est en substance ce que nous rappelle les extraits qui suivent, tirés de la plaidoirie que Me Cavit Yurt a déclamée lors du 25e concours de plaidoiries des avocats qui s’est tenu le 2 février dernier au Mémorial de Caen, en Normandie. À travers ses mots, il nous invite à refuser la simplification, les raccourcis et il met en avant la nécessaire vigilance quotidienne de tout un chacun face aux intolérances et aux ennemis de la liberté. Je lui cède la parole.

Cavit Yurt

Je prends la parole pour Pavlos Fyssas, musicien grec, rappeur antifasciste tombé à l’âge de 34 ans sous les coups de couteau néonazis, une nuit d’infamie de septembre 2013. Son assassin ? Une marionnette mortifère du parti néonazi Aube dorée. Longtemps confinée au statut de groupuscule, cette formation fasciste est entrée au Parlement grec une nuit d’austérité, devenant en juin 2012 la troisième force politique du pays. L’assassinat de Pavlos Fyssas provoque un séisme judiciaire et politique en Grèce. La République hellénique lance une offensive sans précédent : des immunités parlementaires sont levées, des députés d’Aube dorée sont emprisonnés, le financement public de leur parti est suspendu. La mort, Aube dorée l’avait déjà infligée à au moins deux immigrés. Mais il a fallu l’assassinat d’un citoyen grec pour que la Grèce se décide enfin à se défendre.

Se défendre : car un Etat de droit a le droit et le devoir de se défendre. Il en a les moyens. Il y a un principe juridique au fondement du droit civil et des droits de l’homme : l’interdiction de l’abus de droit. Depuis l’Antiquité, on enseigne dans les écoles de droit l’adage summum jus summa injuria : droit exercé à l’extrême, injustice extrême. Principe consacré par la Convention européenne des droits de l’homme (pas de liberté pour les ennemis de la liberté), il est gravé en lettres d’or au plus haut niveau : celui des Nations Unies, dans la fameuse Déclaration universelle de 1948 et dans les deux Pactes conclus à New York en 1966.

Ces textes primordiaux risquent toutefois de rester lettre morte dans la bouche d’un plaideur solitaire. Seul, je peux accuser l’assassin et les commanditaires, je peux vous décrire en détails la dernière nuit de Pavlos, la forme exacte de ses blessures, la couleur de ses yeux, le diagramme des écoutes téléphoniques. Je peux me faire le porte-voix d’une victime réduite au silence éternel, perpétuer sa poésie perdue, tendre très haut mes deux mains pour voler, comme dirait Pavlos, un peu de lumière des étoiles brillantes.

Mais je ne peux, seul, saboter les stations radars de ceux qui promettent des aubes dorées à des populations en détresse. La force de frappe du plaideur ne peut se démultiplier que par la quotidienne vigilance de ses auditeurs. Ma plaidoirie n’a de sens que devant vous et par vous, sur cette estrade prestigieuse dont le rouge est un appel, un rappel à ne jamais oublier le sang versé sur les pavés d’Athènes ou sur le sable rougi des plages du Débarquement allié en Normandie.

Quand je repense à cette nuit d’infamie de septembre 2013, la mort tragique de Pavlos, Mesdames, Messieurs, blesse mon cœur d’une langueur monotone.

Il faut débarquer encore car des urnes peuvent surgir des monstres. Il faut aujourd’hui nous parachuter dans la nuit de l’âme humaine et y poser mille actes de résistance à l’apparence anodine : refuser un raccourci, dénoncer un amalgame, récuser les lectures simplistes du monde. Redoubler de vigilance face à l’intolérance grandissante, à Athènes ou à Budapest, à Paris, à Vienne, à Bruxelles. Appeler extrême droite l’extrême droite, même si elle affiche un maquillage bleu marine et nous menace de procès.

Il faut débarquer encore sur des terrains d’opérations moins lisibles qu’il y a 70 ans, car d’invisibles murs de l’Atlantique traversent nos cités, nos quartiers, et parfois nos fors intérieurs. Il faut aujourd’hui nous aventurer sur des plages intellectuelles minées, entravées d’obstacles. Franchir les barbelés que les forces de la nuit dressent entre la raison et l’émotion. Il nous faut prendre d’assaut les bunkers de l’intolérance, les batteries du racisme, les casemates camouflant la haine de l’autre. Il nous faut mettre en pièces les canons de la haine, les panzers de la déraison et les invectives mitraillées par les nostalgiques de fureurs passées. Notre dignité est à ce prix.

Il faut débarquer encore, sans attendre d’autres pleines lunes, sans assister passivement à la sournoise mise à mort de ce pourquoi des hommes qui avaient 20 ans en 44 ont sacrifié jusqu’à leur vie.

Débarquons à l’aube, combattons sans crainte / Leurs aubes dorées se dissiperont / C’est midi qu’il nous faut atteindre / C’est midi que nous atteindrons.

Midi, cette heure où personne ne fait d’ombre à personne.