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Belgique 2030 : réinventer le pays

Dans quatre ans, la Belgique fêtera ses deux cents ans. C’est en soi déjà une prouesse. Un pays qui n’était pas censé durer, qui a été maintes fois déclaré condamné et qui lutte de manière chronique avec lui-même atteint un âge que bien des empires n’ont pas eu la chance de connaître. Il faut le célébrer. Nous sommes un pays qui, contre toute attente, a survécu, a noué de solides relations internationales et a rempli ses livres d’histoire de récits héroïques, de traditions et de folklore. Nous avons également construit une économie ouverte et solide et nous nous distinguons par notre capacité d’innovation. Il y a de quoi être fier, mais cette fierté, nous l’exprimons rarement, surtout en comparaison avec l’étranger. Nous sommes un pays qui, contre toute attente, a survécu, noué de solides relations internationales et construit une économie ouverte et innovante. Il y a de quoi être fier. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut célébrer nos deux cents ans, mais qui nous voulons devenir après cet anniversaire.

Disposer d’un récit commun comme ciment de la société est essentiel pour une nation. C’est la conditio sine qua non de toute forme de patriotisme. La Belgique possède un tel récit. Ce que l’on oublie souvent, c’est que ce récit est en constante évolution. Quel est le projet pour notre pays ? Qui voulons-nous être, non seulement demain, mais aussi dans les décennies à venir ? Cet horizon temporel est rarement évoqué dans le discours des décideurs politiques. Pourtant, c’est bien le long terme qui détermine la survie d’une société.

Car les défis s’accumulent. Le vieillissement de la population met notre modèle social sous pression. La dette publique limite notre marge de manœuvre. Les équilibres géopolitiques se recomposent. Le marché du travail souffre à la fois de pénuries et de déséquilibres. La transition énergétique exige des investissements que nous continuons à repousser. Et, parallèlement, le sentiment que le système ne fonctionne plus pour eux grandit chez de nombreux citoyens.

Ce sont là les contours d’un pays qui doit d’urgence engager une conversation avec lui-même. Pas seulement un énième débat sur les structures, les compétences ou les transferts. Mais aussi une réflexion plus fondamentale. Sur l’identité. Sur ce que ce pays veut être et ce qu’il veut défendre. Sur le rôle que nous voulons jouer dans les enceintes internationales, sur nos lignes rouges et sur ceux que nous considérons comme alliés ou adversaires. Cela suppose une politique stratégique, avec le long terme en ligne de mire. Et cela exige que nous dépassions la simple addition des intérêts flamands, wallons et bruxellois.

Rousseau définissait le fondement de toute société comme un contrat social : l’accord tacite selon lequel nous partageons quelque chose de plus grand que nos intérêts individuels. Mais un contrat social ne flotte pas dans le vide. Il repose sur un socle : la prospérité. Non pas comme une fin en soi, mais comme une condition pour tout ce que nous considérons collectivement comme essentiel : l’enseignement, les soins de santé, la protection sociale et une démocratie fonctionnelle. Sans dynamisme économique, la solidarité devient une promesse sans fondement.

La Belgique l’avait compris en 1944, lorsque le Pacte social a posé les bases de l’un des États-providence les plus généreux au monde. Ce n’était pas le fruit du hasard, mais d’une stratégie : la création de richesse comme moteur, la solidarité comme ciment.

Aujourd’hui, ce modèle est sous pression, dans un contexte d’incertitude géopolitique et de début de démondialisation.

Ce qui manque à la Belgique, ce ne sont pas seulement des ajustements techniques. Ce qui fait défaut, c’est un débat fondamental sur la manière dont ces mutations redéfinissent notre identité en tant que pays.

Le réflexe consiste alors à parler de réformes. D’efficacité, d’économies, de réformes de l’État. Tout cela est nécessaire. Mais insuffisant. Sur la position stratégique que nous voulons occuper. Sur une identité qui dépasse la culture du compromis et la complexité institutionnelle. Sur une réponse à la question que nous évitons depuis trop longtemps : qu’est-ce qui nous unit, au-delà des structures ?

Un pays qui atteint deux cents ans mérite plus qu’une célébration. Il mérite de se projeter dans les deux cents années qui viennent.

Paru sur L'Echo