lundi 24 juin 2019

Cordon sanitaire : Stop ou encore ?

Paul Dermine est chercheur en droit à l’Université de Maastricht et membre du Groupe du Vendredi.

« When the facts change, I change my mind ». Ces mots de Keynes me trottent dans la tête depuis le séisme du 26 mai dernier. Plus que jamais depuis ces dernières élections, le pays est coupé en deux. La fracture est béante, l’incompréhension totale. La percée du Belang a pris tout le monde de court. Les avait-on vu venir, Van Grieken et consorts ? La réaction fut aussi unanime qu’immédiate. Levée de boucliers. No pasaran ! Comme le veut la coutume : cordon sanitaire. Cette réaction relève du réflexe démocratique de base, et devrait m’apparaître comme une évidence. Pourtant, je ne peux m’empêcher de ressentir un certain malaise. Mes certitudes seraient-elles périmées ? Cette position de principe est-elle encore tenable dans le contexte actuel ? Sert-elle encore vraiment l’objectif qu’elle était censée poursuivre à l’origine ? J’ai réfléchi, et j’ai changé d’avis. « When the facts change, I change my mind ».

Historiquement, le cordon sanitaire est notamment né d’une volonté de nos médias traditionnels de ne pas faire de publicité aux extrêmes. La posture faisait sens en des temps où presses écrite et audiovisuelle monopolisaient les canaux d’information. Cette époque est, depuis l’avènement des réseaux sociaux, révolue. L’ultra-efficace campagne du Belang, principalement menée sur Twitter et Facebook, en constitue l’exemple le plus flagrant. Ce que les médias traditionnels peuvent par contre toujours offrir, c’est du temps et de la contradiction. Un traitement professionnel, sérieux et critique du discours politique, qui permet de mettre à jour les incohérences et les contre-verités, et de contrebalancer l’immédiateté et l’univocité des réseaux sociaux. A condition toutefois qu’on laisse à tous voix au chapitre.

Sur le plan des principes, le cordon sanitaire participe d’une volonté de préservation des idéaux qui fondent notre système politique. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Quoi qu’il advienne, et quoi qu’il nous en coûte, nous n’aurons pas maille à partir avec des gens dont les idées et le programme mettent en péril l’essence même de nos démocraties. Cela a pu être vrai un temps. Cela ne l’est plus aujourd’hui. Consultez le programme du PTB ou du Belang. Vous y trouverez des idées fortes, excessives, voire rebutantes, mais qui restent de l’ordre de celles qu’on demeure en droit de diffuser en démocratie. La réduction des allocations de chômage dans le temps, la maîtrise stricte du phénomène migratoire, ou l’instauration d’un impôt sur la fortune, constituent autant de propositions qui peuvent heurter nos idéaux et notre modèle de société, mais n’en deviennent pas pour autant indéfendables, parce qu’illégales ou anticonstitutionnelles. On me rétorquera que raisonner de la sorte, c’est tomber en plein dans le piège que les extrêmes nous tendent, et participer à cette normalisation dont ils rêvent depuis si longtemps. Sous ce nouveau vernis de respectabilité, la réalité resterait la même. Peut-être, mais est-ce aux médias et aux partis traditionnels d’en décider ? Décréter par principe et à l’avance, le langage qui peut être démocratiquement tenu ou non, n’est-ce pas précisément cela qui est anti-démocratique ? Force est de constater qu’on assiste aujourd’hui à un inquiétant rétrécissement du champ de la parole politique tolérée. Mais la liberté d’expression et de mobilisation s’arrête-t-elle vraiment aux limites de la bienséance et de la bien-pensance ? Et puis, quel manque de confiance dans notre système constitutionnel, ses poids et contrepoids, et en notre justice !

Que les visions portées par ces mouvements suscitent doute, rejet, dégoût ou peur, je peux le comprendre. Elles ne m’inspirent personnellement aucune sympathie. Mais la meilleure manière de déconstruire et de combattre des idées, ce n’est certainement pas de les rejeter de prime abord. Lorsque des acquis qui nous tiennent à cœur sont en péril, la réaction la plus sage est-elle de se pincer le nez, et de privilégier l’entre-soi ? Certainement pas. Pas aujourd’hui, pas maintenant. C’est en fait le meilleur moyen de laisser des idées potentiellement nocives prospérer, et de s’aliéner définitivement les portions de la population qui se tournent vers ces mouvements. Le vrai visage des extrêmes, la cohérence de leurs discours ne pourront réellement apparaître qu’à travers le débat et l’investigation. Pas en se parant de vertu, et en détournant le regard.

La pratique du cordon sanitaire est née à une époque où Internet n’existait pas, et où les extrêmes correspondaient à l’image qu’on se faisait d’eux. Entre-temps, le contexte sociétal a changé, les extrêmes ont changé. Plus fondamentalement, le cordon sanitaire avait pour ambition de contenir ces mouvements, et de les tuer dans l’oeuf. Force est de constater qu’aujourd’hui il les renforce, et laisse leurs idées prospérer. Quand une coutume finit par desservir l’objectif premier qu’elle était censée servir, n’est-il pas temps de la revoir ? Sortir sa tête du sable et affronter la réalité. Passer à l’offensive. Le contexte l’exige. « When the facts change, I change my mind ».