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Réseaux sociaux : et si l'on taxait la pollution de l'attention ?

Les réseaux sociaux ne fragilisent pas seulement les jeunes : ils polluent l'attention de toute la société. Pour faire payer aux plateformes le coût collectif de cette dépendance numérique, une taxe inspirée du principe pollueur-payeur mérite d'être envisagée.

Le débat sur les réseaux sociaux ne doit pas se limiter aux jeunes : les plateformes fragilisent l'attention de toute la société. Cette pollution invisible dégrade la concentration, les relations sociales et la santé mentale, tandis que ses bénéfices restent captés par les géants numériques. Une taxe sur le temps d'écran permettrait d'en faire payer le coût réel aux plateformes.

Ces dernières années, le débat sur la régulation des réseaux sociaux chez les jeunes s'est intensifié. En mars, un tribunal américain a également estimé que Meta et YouTube pouvaient être tenus responsables des troubles psychologiques provoqués par leurs plateformes. L'Australie a adopté en 2024 une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, tandis qu'en Belgique, la ministre flamande du Bien-être, Caroline Gennez, plaide elle aussi pour un encadrement plus strict.

Que l'attention se porte d'abord sur les jeunes est parfaitement compréhensible : ils sont les plus vulnérables et disposent de moins de ressources pour se protéger. Mais réduire les réseaux sociaux à un simple problème de jeunesse revient à passer à côté d'un enjeu sociétal mais aussi vaste : les plateformes conçues pour capter et retenir notre attention fragilisent chacun d'entre nous, de manière plus silencieuse et plus profonde qu'on ne l'imagine.

L'une des conséquences les plus insidieuses est la pollution de l'attention, à savoir l'altération systématique de notre capacité collective de concentration sous l'effet d'une surabondance de stimuli numériques. Comme toute forme de pollution, elle dégrade lentement notre environnement de vie, tandis que l'ensemble de la société en supporte le coût. Elle affaiblit nos interactions sociales, fragmente notre pensée et accroît les risques de troubles psychologiques. Nous en faisons tous l'expérience. Assis à la terrasse d'un café avec des amis, nous consultons compulsivement notre smartphone au lieu d'être pleinement présents à la conversation. Même quelques minutes d'attente deviennent peu à peu insupportables sans écran.

Une pollution invisible

La facture collective est déjà visible. Le Financial Times rapportait que 49% des adultes britanniques ont le sentiment que leur capacité d'attention s'est réduite. La chercheuse Gloria Mark, de l'université de Californie à Irvine, a montré que la durée moyenne consacrée à une tâche est passée de 2,4 minutes en 2004 à seulement 47 secondes aujourd'hui. Des travaux de la Harvard Business School confirment également que le coût nécessaire pour capter l'attention des consommateurs a été multiplié par sept en 20 ans.

Certaines conséquences de cet affaiblissement de notre résilience mentale — burn-out, hausse des dépenses de santé — sont relativement faciles à mesurer. D'autres le sont moins. Quel est, par exemple, le véritable coût de relations sociales toujours plus fragmentées ? Une chose est claire : les coûts sont assumés collectivement, tandis que les bénéfices restent concentrés entre les mains de plateformes qui ont élevé la commercialisation de notre attention au rang de science exacte.

Faire payer le coût collectif

Si nous voulons changer cela, deux voies sont possibles. La première consiste à renforcer la régulation afin de limiter les coûts sociaux. Nous pourrions interdire certains mécanismes qui rendent aujourd'hui les réseaux sociaux si addictifs : le défilement infini, les notifications push ou encore la lecture automatique des vidéos sur des plateformes comme TikTok. Une telle régulation serait utile, mais n'empêcherait pas les plateformes de développer de nouveaux dispositifs destinés à contourner les règles existantes.

La seconde option serait de reconnaître explicitement le problème comme une externalité négative. Autrement dit, considérer les réseaux sociaux et leur pollution de l'attention comme une usine qui pollue une rivière tout en transférant les coûts à la collectivité. Même les économistes les plus libéraux admettent qu'il existe une réponse élégante à ce type de problème : la taxe pigouvienne.

Le principe nous est familier à travers les taxes sur les émissions de CO2, le tabac ou l'alcool : prélever une taxe supplémentaire sur la consommation ou la production de biens et services afin d'intégrer dans leur prix les coûts qu'ils imposent à la société. Nous taxons les cigarettes pour financer les coûts sanitaires du tabagisme ; nous faisons payer les industries polluantes pour leurs émissions de carbone. Pourquoi ne pas appliquer une logique similaire aux géants technologiques, en fonction du temps que les utilisateurs passent à "doomscroller" ?

Une telle taxe rendrait enfin visibles les coûts externes de la pollution de l'attention. Plus une plateforme parvient à retenir notre attention longtemps, plus la taxe serait élevée — et plus l'incitation à concevoir autrement les algorithmes deviendrait forte. Les recettes pourraient être affectées à la santé mentale, à l'éducation numérique ou encore à des espaces publics où l'attention serait protégée plutôt qu'exploitée.

Une réponse à porter au niveau européen

Une piste concrète consisterait à instaurer une contribution progressive dès qu'un utilisateur dépasse un certain seuil de temps d'écran : chaque seconde supplémentaire augmenterait la taxe due par la plateforme. Comme pour d'autres réglementations, telles que le Digital Markets Act, le système pourrait reposer sur une combinaison d'autodéclarations des entreprises technologiques et d'audits réguliers. La taxe pourrait aussi être modulée selon les plateformes, si l'on estime par exemple que YouTube présente davantage de valeur sociétale que TikTok.

La Belgique aurait naturellement intérêt à porter ce débat au niveau européen. L'UE possède non seulement une solide expérience dans l'encadrement des grandes plateformes numériques, mais une harmonisation européenne faciliterait également la mise en œuvre du dispositif.

Quelle que soit l'approche choisie, il est temps de réfléchir sérieusement à la régulation des réseaux sociaux. Comme les poissons ignorent l'eau dans laquelle ils nagent, nous ne percevons presque plus l'impact des sollicitations permanentes sur nos vies. Une taxe sur la pollution de l'attention est dès lors nécessaire. Elle pourrait nous permettre de racheter une part de notre liberté et, pour cette seule raison, elle mérite toute notre attention.

Source : L'Echo