Pexels hum3ug 22882654

L'État de droit ne survivra pas en prêchant aux convaincus

L'État de droit ne survivra que si ceux qui n'y adhèrent pas spontanément continuent à le considérer comme légitime. Une bataille culturelle à mener sur un front large.

L'État de droit ne tient que si une grande majorité de citoyens continuent à le juger légitime. Des rappels abstraits sur la Constitution ou les droits humains laissent indifférents bon nombre de nos concitoyens. L'auteur appelle juristes et intellectuels à sortir de l'entre-soi pour défendre le respect des décisions de justice.

Ces dernières années, beaucoup a été dit et écrit sur les menaces qui pèsent sur l'État de droit. De Timothy Snyder à Anne Applebaum, en passant, chez nous, par Ilja Leonard Pfeiffer, les intellectuels alertent sur les dérives illibérales et le recul des principes démocratiques. Mais à force de parler entre convaincus, nous oublions une évidence : l'État de droit ne survivra que si ceux qui n'y adhèrent pas spontanément continuent malgré tout à le considérer comme légitime.

Après plusieurs mois passés à donner des conférences sur mon livre "Het betonnen beleid" (à propos de l'impuissance du personnel politique, NDLR), un constat s'impose : une grande partie des citoyens n'est pas aussi attachée aux grands principes de l'État de droit que beaucoup de diplômés du supérieur l'imaginent. J'exagère à peine en disant que nombre de gens en ont assez des sermons permanents sur la démocratie, les droits humains ou la Constitution. Surtout lorsqu'ils sont portés, à la télévision ou dans les journaux, par des juristes au ton grave dissertant sur le président américain Donald Trump, l'ancien premier ministre hongrois Viktor Orbán ou l'air du temps.

Des principes abstraits

Pour beaucoup, ces rappels incessants de principes abstraits apparaissent comme éloignés des préoccupations concrètes du quotidien. Des propositions radicales sur la migration, par exemple, sont rapidement disqualifiées comme "inconstitutionnelles", comme si cela suffisait à clore le débat. Mais ce type d'argument convainc rarement. Il nourrit au contraire le sentiment anti-establishment et renforce l'idée que l'État de droit sert avant tout à protéger un ordre établi dont beaucoup ne se sentent plus bénéficiaires.

Rappeler l'importance des droits fondamentaux et des contre-pouvoirs reste évidemment indispensable, surtout à une époque où ils sont contestés. Mais cela ne peut pas être la seule stratégie. Répéter les mêmes principes dans les mêmes cercles diplômés ne suffira pas. Ceux qui tiennent à la survie de l'État de droit doivent accepter d'aller convaincre au-delà de leur bulle, aussi difficile et long soit ce travail.

Car l'État de droit n'est pas une loi de la nature. Il n'existe que tant qu'une majorité de citoyens accepte collectivement de le faire vivre. C'est un contrat social, pas une force physique qui s'impose d'elle-même. On l'a vu récemment lorsque le gouvernement a décidé de ne plus payer certaines astreintes malgré des condamnations judiciaires liées à sa politique migratoire : aucun mécanisme automatique n'est venu imposer l'exécution des décisions de justice. Au bout du compte, les arrêts des tribunaux n'ont de poids que si les autorités acceptent de les respecter. Et cette acceptation dépend du soutien de la société dans son ensemble, pas seulement des juristes ou des éditorialistes.

Un combat difficile, mais indispensable

D'où cet appel clair : il est temps pour les intellectuels attachés aux grands principes de descendre dans l'arène. Les juristes, les universitaires et les faiseurs d'opinion doivent sortir de leur entre-soi et mener la bataille culturelle bien au-delà de leur public habituel.

Ils doivent expliquer autour d'eux qu'un pouvoir qui ignore aujourd'hui des décisions de justice parce qu'elles entravent une politique migratoire très à droite ne pourra pas demain s'indigner si un gouvernement de gauche décide à son tour d'ignorer des arrêts annulant un impôt sur le patrimoine. Car c'est ainsi que fonctionne une démocratie : les majorités changent. Ceux qui se sentent protégés aujourd'hui peuvent devenir minoritaires demain. Et l'État de droit devient soudain beaucoup plus précieux lorsqu'on cesse d'être du côté du pouvoir.

La survie à long terme de nos libertés fondamentales dépendra donc moins de grands discours entre experts que de la capacité à convaincre largement. Le combat est difficile : les populistes disposent souvent de messages simples, émotionnels et immédiatement accessibles. Mais cette bataille des idées est indispensable pour tous ceux qui se préoccupent réellement de la "res publica".

Source : L'Echo