Comment faire face à l'IA qui s'invitera dans l'isoloir en 2029
Aux élections de juin 2029, certains citoyens se laisseront guider par l'IA. Notre démocratie, nos électeurs et nos partis n'ont aucune stratégie pour y faire face.
En 2029, des citoyens belges pourraient s'inspirer des réponses d'IA, censées être neutres, pour leur choix électoral. Le vote obligatoire, la frontière linguistique et la fragmentation politique rendent la Belgique plus sensible à de petits biais dans ces réponses. L'auteur propose de mesurer et de publier chaque mois, en français et en néerlandais, la façon dont les modèles décrivent les partis.
Un étudiant tape une question dans un moteur de recherche : que pense Vooruit du nucléaire ? En tête de page s'affiche un paragraphe limpide, intitulé "Aperçu IA" et rédigé par un modèle de langage. La réponse est globalement exacte. Ou peut-être pas. ChatGPT revendique désormais plus d'un milliard d'utilisateurs actifs par mois. De son côté, Google (en plus de la recherche classique) place lui aussi un aperçu généré par IA avant les résultats. En clair : le Belge qui se renseigne sur la réforme des pensions consulte aujourd'hui un modèle de langage, parfois en toute connaissance de cause, parfois sans même s'en rendre compte, mais toujours face à une réponse présentée comme neutre. Ces modèles d'IA s'installent ainsi en encyclopédie parlante. Et c'est à ce titre qu'ils contribueront à informer nos électeurs lors des prochaines élections.
Pourquoi la Belgique est particulièrement exposée
Ce constat vaut, bien sûr, pour toutes les démocraties. Mais trois traits propres à la Belgique l'exposent tout particulièrement à des glissements électoraux dans ce contexte.
Le premier est le vote obligatoire. Il nous vaut un électorat très large, dont une forte proportion se rend aux urnes sans engagement politique profond. Faute de préférence partisane bien arrêtée, ces électeurs cherchent un repère dans les semaines qui précèdent le scrutin. Une partie de ces "électeurs flottants" consultera un modèle de langage pour s'orienter.
Le deuxième est la frontière linguistique. Un parti flamand communique avant tout en néerlandais. Ce qu'un francophone s'entend répondre lorsqu'il demande à un chatbot la position de ce parti sur la migration est une représentation bâtie sur ce qu'en disent, en français, journalistes, commentateurs et adversaires. Rien à voir avec le discours que le parti tient sur lui-même.
Le troisième est la fragmentation. La Belgique compte une multitude de partis qui pèsent, et de menus glissements dans des circonscriptions étroites décident qui gouverne. C'est précisément ce qui donne ici plus de poids qu'ailleurs au moindre effet marginal : un déplacement de quelques points qui, dans un système bipartite, se dilue sans conséquence peut, dans un paysage morcelé, faire basculer un siège et sceller, ou briser, une coalition.
Une erreur sans retour
Le problème tient à ce que les partis belges ignorent l'image que ces systèmes donnent d'eux, et que le régulateur, lui, ne la mesure pas. Dans ce vide, une course aux armements peut s'installer. À chaque nouvelle génération de médias correspond son "first mover" : le parti qui comprend le canal avant les autres. D'ici à 2029, un parti belge aura vraisemblablement optimisé sa présence en ligne par la Generative engine optimization (GEO), au point que les modèles d'IA décrivant ce parti puiseront dans des sources qu'il aura lui-même produites et calibrées. La question ne sera pas tant de savoir si cela se produira, mais si les autres partis et l'électeur s'en apercevront.
Dans cette "black box", un gouvernement peut commettre deux erreurs. Première erreur : se préparer à un choc qui n'arrive pas, au prix de budgets de recherche et d'heures de travail de fonctionnaires. Seconde erreur : ne pas se préparer à un choc bien réel, et se retrouver avec une élection biaisée, impossible à annuler.
Ce que la Belgique peut faire dès maintenant
Mesurer ne corrigera pas la distorsion d'elle-même, mais permettra d'abord de la documenter. Or c'est la condition même d'un redressement : celui qui ignore l'image donnée des partis ne peut ni signaler un biais, ni le dénoncer, ni le corriger avant le passage aux urnes. Il nous faut donc mesurer la façon dont les grands modèles décrivent nos partis, dans les deux langues nationales, chaque mois, par des universités et des rédactions qui en ont déjà l'expertise et rendre ces résultats publics. L'autorité néerlandaise de protection des données l'a déjà fait : chez nos voisins, elle a constaté que quatre chatbots recommandaient systématiquement les deux mêmes partis (le PVV ou GroenLinks-PvdA).
Revenons, 36 mois plus tard, à notre étudiant. Il a voté pour un parti dont l'image a été façonnée, en partie, par un modèle de langage ; et il est l'un des centaines de milliers d'électeurs flottants qui feront de même aux élections régionales, fédérales et européennes de 2029. La technologie et ses usages, nous ne les arrêterons pas (et ce n'est pas souhaitable). En revanche, nous pouvons décider dès aujourd'hui de vouloir savoir, avant 2029, ce que ces modèles d'IA racontent exactement à nos électeurs.
Source : L'Echo