jeudi 18 mai 2017

La voix alternative

La polarisation de la société se fraye un chemin vers les groupes minoritaires. Ou y était-elle déjà présente ?

Soumia El Majdoub est entrepreneuse et membre du Groupe de Vendredi. Une version néerlandaise de cet article a été publiée le 5 mai 20917 sur knack.be

2017-05-05_polarisatie-is-het-niet-erkennen-van-de-alternatieve-stem-in-een-gemeenschap.jpeg La polarisation de la société se fraye un chemin vers les groupes minoritaires. Ou y était-elle déjà présente ? Le manque de diversité des voix s’élevant lors des débats sociétaux intensifie la polarisation. La négation de la diversité au sein des minorités produit le même effet. Conséquence : la polarisation sociétale au sens large déclenche une polarisation et des tensions intra-muros chez ces minorités.

Pouvons-nous affirmer sans autre forme de procès que les différences sont négatives ? Les différences insurmontables, le choc des cultures, conduisent à l’échec de la société, entend-on souvent. La base de la justice sociale ne réside-t-elle pourtant pas dans la reconnaissance de la place de l’autre, de ses spécificités, dans l’État-providence ? Ces différences ne sont-elles justement pas la solution aux problèmes sociétaux, et non leur origine ? In difference lies the solution.

Peu à peu, l’évidence s’impose : on peut également trouver les origines ailleurs. Le manque d’espace pour et de visibilité des voix alternatives au sein des différentes communautés minoritaires ne participent-t-ils pas aux fondements de la polarisation sociétale ? Dans les médias, ce sont toujours les mêmes voix qui s’élèvent, claironnant le même message, avec les mêmes arguments. On en conclurait presque que la diversité dans la diversité n’a pas sa place au cœur du débat public. Toutefois, avant de reprocher aux médias leur « tokenisme », mieux vaut chercher à comprendre les raisons de cette exclusion des voix alternatives.

La cohérence et l’homogénéité des voix et des intérêts sont une illusion. Lorsque certains thèmes ne récoltent aucune réaction, l’absence de voix alternatives ne doit pas être comprise comme une confirmation de l’opinion dominante. Car le manque de diversité d’opinions reflète peut-être une répression des voix contradictoires – appelons cela la discrimination intragroupe. La polarisation a été exacerbée à tel point que la moindre forme de critique est interprétée comme un défaut de loyauté envers la propre communauté (imaginaire) d’un individu. La ‘Communauté’, ce concept ambigu aux définitions parfois divergentes, fait alors principalement le jeu de groupes d’intérêts idéologiques. Mais qui vous dicte à qui il faut être loyal ? Pour pouvoir affirmer une position forte en tant que ‘nous’, nous étouffons dans l’œuf tout désir de nuance.

Dans chaque débat, les voix divergentes sont aussitôt utilisées et malmenées, ce qui explique l’angoisse des opinions dominantes. Dès lors, ceux qui cherchent réellement à proposer un contraste manquent d’espace, suffoquent. Les alliés potentiels dans une lutte communautaire légitime sont catalogués comme « organisation autochtone à éviter ». Ceux qui osent s’y risquer sont des traîtres, car il faut toujours défendre sa ‘communauté’, quel qu’en soit le point de vue. Le manque de respect pour la pluralité, ce refus obstiné de reconnaître la diversité intracommunautaire, affaiblit la position communautaire des personnes en guerre contre l’inégalité, contre le rejet, et pour la reconnaissance du pluralisme.

Nous gaspillons ainsi nos chances de maintenir des liens au-delà des frontières du groupe. Et le mot maintenir a ici toute son importance. La pensée multiple est la meilleure solution aux problèmes de rejet socio-économique. Sans alliances, elle est vouée à l’échec. La répression des voix alternatives engendre l’affaiblissement de la position sociétale et de la mobilité des groupes minoritaires. Nous manquons de mécanismes permettant de comprendre comment et pourquoi défendre et valoriser la diversité des voix.

Même dans la recherche d’interlocuteurs (cf. la discussion sur la légitimité d’un porte-parole de l’Exécutif des musulmans), on passe au-dessus de la diversité intragroupe. La notion de dialogue à elle seule implique des partenaires prédéfinis. Who can sit with us ? A qui revient ce choix ? La question mérite d’être examinée avec plus de soin et d’attention, et non pas – explicitement – dans le sens de l’élite.

La sous-estimation, la négation, ou la répression consciente des voix alternatives au sein d’un groupe provoque la marginalisation. Nier ce problème ou le minimaliser ne reste pas sans conséquence. Cela nous ramène en effet aux fondements démocratiques du projet multiculturel qu’incarne cette société. La diversité au sein des populations doit être reconnue et stimulée pour lutter contre la polarisation sociétale. La reconnaissance et la valorisation, tant du sentiment d’appartenance que de la diversité au sein des communautés, n’est pas un processus passif. Cette perspective nous permet de ne pas seulement considérer la communauté selon ses besoins, mais aussi selon ses moyens. Faire toute la lumière sur la question de la diversité intracommunautaire, c’est faire naître plusieurs possibilités. D’un côté, celle de construire des ponts, de l’autre, celle d’abattre les préjugés. La spécificité de la démocratie moderne, c’est la reconnaissance et la légitimation du conflit. Certes, le consensus est nécessaire, mais il doit aller de pair avec la différenciation. Parce que les contradictions plus profondes ouvrent des portes à plus d’égalité.