jeudi 08 décembre 2016

Une mémoire d’éléphant

Après le Brexit en juin et l'élection de Donald Trump, les commentateurs politiques et économiques ont rivalisé d'imagination pour expliquer ces votes, souvent avec d'autant plus de créativité qu'ils ne les avaient pas prévus.

Jean-Pierre Hansen et Thomas Dermine sont respectivement membres de l’Académie royale de Belgique et du Groupe du vendred. Egalemet paru dans L’Echo du 18 novembre 2016.

Après le Brexit en juin et l'élection de Donald Trump, les commentateurs politiques et économiques ont rivalisé d'imagination pour expliquer ces votes, souvent avec d'autant plus de créativité qu'ils ne les avaient pas prévus.

En 2012, Branko Milanovic, un économiste de la Banque mondiale, avait publié une analyse originale, commentée par les spécialistes, mais qui n'a pas connu la mirobolante célébrité du livre de Piketty, en 2013, lequel fut la première prise de conscience "des inégalités" par le grand public. Dommage, peut-être, car les vues du professeur de la City University of New York auraient pu conduire à prévoir ou, au moins, à ne pas considérer improbables, ces scrutins ébouriffants...

Le raisonnement de Milanovic peut être illustré par un tracé simple, aussitôt baptisé "graphique de l'éléphant", en raison de son profil - et non par référence à la mascotte du parti Républicain. Il représente, sur son axe vertical, l'évolution des revenus réels entre 1988 et 2008 et, sur l'axe horizontal, l'ensemble des habitants de la planète, classés par ordre de revenus sur 0 à 100, depuis le plus pauvre des habitants du Sahel (classé en 0) jusqu'à, disons, Bill Gates (probablement classé en 100). Cette courbe doit son succès au fait qu'on peut y lire, de façon très simple, les effets de la mondialisation au cours des vingt dernières années. Que voit-on?

Elephant.png

  • La mondialisation laisse les très, très pauvres sur le bord du chemin: en effet, pour les 5 à 10% les plus pauvres de la planète, principalement en Afrique (la queue de l'éléphant, à gauche du graphique), la croissance des revenus réels est très limitée, voire nulle sur la période;
  • La mondialisation a permis une croissance de revenus phénoménale pour près de la moitié de l'humanité: les citoyens des économies émergentes, principalement en Asie (le dos de l'éléphant, au centre du graphe) ont connu, en moyenne, une croissance de revenus réels dépassant les 60%;
  • La "classe moyenne" des pays occidentaux (Europe et USA) souffre: dans ces pays, ces populations (entre les percentiles 75 et 85) n'ont pas bénéficié de la mondialisation et ont plutôt vu leurs revenus stagner ou même décroître;
  • Une "élite globale" (le top 5%) a fortement bénéficié de la mondialisation: dans les pays développés, elle a su profiter des opportunités offertes pour voir ses revenus réels augmenter de 40 à 60% (le sommet de la trompe, à droite du graphe).

Notre dessin permet ainsi de mettre en évidence un phénomène de rejet de la mondialisation, sans doute pour partie la base de la récente élection américaine et du vote du Brexit. Elle profite d'évidence aux citoyens des pays émergents et aux élites occidentales, mais pas, ou peu, et en tout cas beaucoup moins, aux classes moyennes européennes et nord-américaines, lesquelles se sentent écrasées, dans un monde globalement (plus) prospère, mais où elles perdent leur poids économique et leur statut (le fameux "déclassement").

Bien sûr, si l'on observe ce processus de manière froide et rationnelle, et si l'on attribue une importance égale à l'amélioration du bien-être de chaque citoyen dans le monde, la mondialisation est une belle réussite: les gains en Asie sont bien plus grands que les pertes relatives à l'Ouest! Mais il serait politiquement suicidaire et sans doute moralement condamnable, comme le remarquait Milanovic lui-même, "d'expliquer à un ouvrier de Détroit (NDLR: ou de Liège, de Charleroi, ou Genk) qui vient de perdre son travail, qu'il ne devrait pas se plaindre de cette mondialisation et que, au contraire, il devrait être heureux que 600 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté."

Comme toutes les analyses économiques d'ensemble qui peuvent se résumer par un indicateur très simple - et qui, par là même, connaissent la notoriété - notre éléphant a fait l'objet de tirs croisés. Ainsi par exemple, un think tank britannique a redessiné Jumbo en prenant en compte la dynamique d'évolution au cours du temps des populations au travers des percentiles de l'axe horizontal. Cette correction montre que les revenus des classes moyennes dans les pays développés ont quand même progressé et d'ailleurs aussi que les accroissements d'inégalités les plus forts sont observés... aux USA! Tiens, tiens... Elle précise également, au passage, que des différences très grandes existent entre pays développés et donc que toute conclusion trop "enveloppante" serait dangereuse. À noter, d'ailleurs, que ce dernier constat justifie en creux la menée de politiques régionales, nationales ou locales différenciées et qu'il est faux de dire que, face à la tectonique de la mondialisation, "le politique ne peut rien". Au total, si le nouvel éléphant a le dos plus rond et les défenses moins basses que le modèle initial, la leçon du pachyderme reste valable.

Dans une interview de mars dernier, Milanovic, à qui l'on demandait quel sentiment général ses conclusions lui inspiraient, renvoyait avec humour aux "Mémoires d'Outre-tombe". Ce qu'on a fait. On y lira (Livre X, "Inégalités des fortunes"): "La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter, tant qu'elle était cachée. Mais aussitôt que cette disproportion a été généralement connue, le coup mortel a été donné." Chateaubriand écrivait ceci vers 1850, en parlant de l'Ancien Régime. Bien vu, Vicomte!