vendredi 17 juillet 2015

Les grandes vacances : source d’inégalités

Les récents travaux du Pacte pour un Enseignement d’Excellence ont rappelé avec force le manque d’équité sociale produit par le système scolaire. Dans les résultats de l’enquête PISA, on observe des différences de scores préoccupantes

Paru sur Levif.be

thomasdermine_brieucvandammeAujourd’hui, c’est au tour de Thomas Dermine, consultant, et Brieuc Van Damme, directeur adjoint de la Ministre Maggie De Block, de donner leur opinion sans fard. Ils écrivent cette colonne estivale en leur nom.

Les récents travaux du « Pacte pour un Enseignement d’Excellence » ont rappelé avec force le manque d’équité sociale produit par le système scolaire. Dans les résultats de l’enquête PISA, on observe des différences de scores préoccupantes entre élèves de milieux défavorisés et favorisés. Le texte du « Pacte d’Excellence » précise que cette corrélation particulièrement élevée entre l’indice socio-économique d’un élève et ses résultats scolaires suggère que notre système scolaire « ne joue pas son rôle d’ascenseur social »(1)

Le Pacte d’Excellence propose la mise en place d’une série de mesures pour corriger la situation. Cependant, alors que les grandes vacances d’été battent leur plein et que nos pitchouns vaquent à des préoccupations qui sont tout sauf scolaires, nous pouvons nous interroger sur une cause de ces inégalités beaucoup plus évidente mais pourtant rarement abordée : les grandes vacances.

Des chercheurs américains ont en effet établi que ce n’est durant la période scolaire de septembre à juin que les inégalités sociales en termes de résultats scolaires sont produites mais durant la période de grandes vacances en juillet et en aout. La conclusion des experts est unanime : la quasi-totalité de l’écart de résultats scolaires entre des enfants issus de milieux favorisés et des enfants de milieux défavorisés trouvent son origine durant les vacances estivales.(2)

L’explication est assez simple. Les enfants issus d’un milieu socialement plus favorisé continuent à être stimulés pendant les vacances (lecture d’un petit livre avec mamy, exercice de vacances avec papa, visite de musée sous la pluie avec tantine, …). A l’inverse, les enfants de milieu moins favorisés sont plus susceptibles d’être laissé à eux-mêmes et de perdre les acquis de l’année scolaire après deux longs mois d’inactivité. Une étude de l’université de Wisconsin(3) démontre que, en moyenne, les enfants issus de milieux moins favorisés perdent l’équivalent d’un mois d’apprentissage scolaire durant les grandes vacances alors que les enfants plus favorisés ne régressent pas. Après 5 étés, la différence s’élève déjà à plus d’une demi-année scolaire...

Peut-on dès lors remettre les grandes vacances en question ? Au moment de l’instauration des systèmes d’enseignement obligatoire à la fin du 19ème siècle, les grandes vacances ne coulaient déjà pas de source. Il s’agissait plus d’une concession des milieux urbains industriels au monde rural afin de permettre aux enfants de participer aux moissons lors des mois d’été. La pertinence de cet argument semble aujourd’hui très faible...

Ne serait-il donc pas temps de revoir le calendrier de l’année scolaire ? Une année scolaire structurée autour de 4 à 6 semaines de vacances d’été et plus de congés répartis à travers l’année scolaire serait en effet non seulement bénéfique à l’apprentissage de tous mais aussi une des mesures les plus efficaces pour gommer les inégalités sociales dans la performance scolaire. Nous ne plaidons donc pas pour moins de vacances, mais pour une meilleure répartition de celles-ci.

De plus, ce changement permettrait de répondre à certaines préoccupations du nombre croissant de parents qui ont des difficultés à occuper leurs enfants de manière constructive pendant 2 mois (ménages monoparentaux, couples avec deux emplois,…). Des expériences pilotes ont été menées dans 39 districts au Etats-Unis et les premiers résultats sont très positifs tant sur la performance scolaire des enfants moins favorisés que sur la satisfaction générale des parents(4).

Les conclusions de ces études sont fondamentales. A l’inverse de la critique régulièrement émise, l’école est donc bel et bien capable de jouer son rôle d’ascenseur social : les inégalités ne sont pas produites à l’école mais en dehors de l’école durant les grandes vacances. Ce n’est pas l’école qui est fondamentalement génératrice d’inégalités mais plutôt l’absence prolongée d’école. Briser le tabou des grandes vacances semble nécessaire pour y remédier.

Paru sur Levif.be

(1) Pacte pour un enseignement d’Excellence, Juin 2015, Link

(2) Schools, Achievement, and Inequality: A Seasonal Perspective Author(s): Karl L. Alexander, Doris R. Entwisle, Linda S. Olson Source: Educational Evaluation and Policy Analysis, Vol. 23, No. 2 (Summer, 2001), pp. 171-191 Published by: American Educational Research Association

(3) The Effects of Summer Vacation on Achievement Test Scores: A Narrative and Meta-Analytic Review Harris Cooper University of Missouri-Columbia Barbara Nye Tennessee State University Kelly Charlton James Lindsay Scott Greathouse University of Missouri-Columbia

(4) Modified School Calendars on Student Achievement and on School and Community Attitudes Harris Cooper en Jeffrey C. Valentine University of Missouri, Columbia Kelly Chariton University of North Carolina, Pembroke April Melson University of Missouri, Columbia