vendredi 04 janvier 2019

Un (super) marché en quête de bon sens

Un jour ou l’autre, nous sommes tous tombés dans le piège: cette fausse sensation de soulagement à l’achat d’un produit au label "durable".

Sam Proesmans est médecin, a étudié la santé publique à la Columbia University de New York, et est membre du Groupe du Vendredi. Egalement paru dans L’Echo du 4 janvier 2019.

Un jour ou l’autre, nous sommes tous tombés dans le piège: cette fausse sensation de soulagement à l’achat d’un produit au label "durable". Nous bombons le torse, fiers de garnir notre barbecue d’un savoureux steak de thon au label MSC pêche durable, assis dans notre jardin sur une terrasse tropicale tout aussi durable – en témoigne son label FSC. Si la vérité est – hélas – bien plus complexe, un peu de bon sens peut toutefois faire des miracles. En effet, pas besoin d’un diplôme en astrophysique pour comprendre qu’à l’époque de la destruction planétaire, la pêche du thon et l’abattage de bois tropicaux sont des pratiques incompatibles avec le concept de durabilité.

Lorsqu’ils servent de couverture à l’exploitation forestière illégale et autres activités douteuses, de tels labels n’ont aucune valeur et se révèlent même nocifs.

Comment diable pouvez-vous considérer votre chaise de jardin comme durable, alors que la forêt tropicale disparaît à la cadence effrénée d’un terrain de football par seconde? Et si vous pensiez qu’en matière de déforestation tropicale, nous avions fait des progrès, vous risquez d’être déçu: depuis 2003, celle-ci a en effet doublé, et génère ainsi une quantité de gaz à effet de serre annuelle sensiblement supérieure à celle des États-Unis, le deuxième pollueur au monde après la Chine. Comment diable pouvez-vous parler de poisson – ou, plus précisément, de thon – pêché durablement, lorsque des études mondiales menées par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) démontrent que cette espèce a pratiquement disparu des océans (toutes couleurs de nageoires confondues)? Bonne nouvelle pour les entreprises japonaises comme Mitsubishi, qui – malgré tout le mépris du monde – se frottent déjà les mains à l’idée de revendre le contenu de leurs congélateurs remplis de thon, une fois les océans vidés. Quant aux méthodes d’aquaculture actuelles, elles ne constituent malheureusement pas une alternative acceptable. Prenez l’industrie du saumon par exemple, et son usage massif de pesticides, d’antibiotiques, avec leur lot de dangers sanitaires.

Attention toutefois à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain: certains de ces labels ont leur importance, comme ceux relatifs à l’agriculture équitable et biologique. Mais ici aussi, j’aimerais faire appel à votre bon sens: aux pommes de terre biologiques en provenance d’Égypte, préférez donc les patates belges. Nous nous laissons séduire par des labels tendance et nous préoccupons – à raison – des substances utilisées au cours de la culture et du processus de production. Mais, ce faisant, nous passons totalement à côté de l’empreinte écologique de ce sac de pommes de terre égyptiennes ou de ces haricots du Kenya, transportés jusque chez nous par avion (!) pour que nous puissions manger ces mets délicats 365 jours par an.

Dans le même registre, un autre phénomène me dépasse: la façon dont l’employé de caisse me dévisage lorsque je pose une dizaine de carottes sans emballage sur le tapis roulant. Comme si l’absence de sac plastique les avait soudain rendues explosives. Et tant que nous y sommes, en matière de plastique: pour un coût moindre, l’eau du robinet contient également moins de microplastiques, et est soumise à des contrôles plus stricts que l’eau en bouteille. De plus, un investissement d’une cinquantaine d’euros vous permet actuellement d’y ajouter vous-même les bulles, facilement.

Qu’en pense George Clooney?

Mais je m’égare, revenons au supermarché. Deux rayons plus loin, après les haricots, les étagères débordent de capsules, dosettes et pods de café, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, en aluminium ou – vous l’aurez deviné – en plastique. Ces "monstres hybrides" – des produits composés, d’une part, de café biologique, et, d’autre part, d’un élément technologique (en aluminium ou plastique) – sont désormais indissociables et finissent dans un incinérateur ou dans la plupart des cas, à la décharge. Une problématique dont George Clooney ne s’est jamais guère préoccupé, jusqu’à aujourd’hui: vous pouvez désormais collecter vos dosettes dans un sac mauve spécial et le rapporter dans votre point de vente Nespresso le plus proche. L’absurdité a atteint des sommets. Déjà entendu parler de l’emballage compostable?

Au rayon suivant se trouve le principal responsable des changements climatiques: la viande, et par extension tous les produits d’origine animale. En effet, ces derniers – et avant tout la viande de bœuf – sont à eux seuls responsables de presque 60% des conséquences de l’industrie alimentaire sur le climat. Une industrie qui, par ailleurs, génère près d’un quart (!) des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Ne laissez donc pas les remords vous ronger si vous avez craqué pour un toast à l’avocat: en matière d’écologie, l’empreinte du plus "mauvais" produit d’origine végétale sera toujours inférieure à celle du "meilleur" produit d’origine animale.

Par ailleurs, quand on sait qu’un tiers de nos aliments finit tout simplement à la poubelle, l’énorme potentiel de ce domaine en termes de gains n’a rien d’étonnant. Enfin, n’oublions pas les effets cancérigènes démontrés de la charcuterie et tutti quanti, en grande partie responsables de la progression du cancer du côlon au cours de la dernière décennie, à tel point qu’il est désormais le deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes, et le troisième chez les hommes.

Deux réponses

J’entends déjà les critiques: "Nous ne pouvons plus rien acheter, tout est cancérigène! "

Il existe deux réponses. La version courte: non. La version longue: au fil de l’Histoire, nous sommes toujours parvenus à sécuriser – au sens large du terme – notre environnement. Prenez la circulation et la nature par exemple, mais également notre alimentation. De nouvelles preuves font naître de nouvelles connaissances, qui permettent ensuite une bonne gestion, et influencent positivement la société – ça va de soi, non? Ou brûlez-vous toujours de conduire sans ceinture ou de truffer votre maison de plaques d’amiante? Ici, brandir les mots "atteinte à notre liberté", c’est être populiste. S’il existe des alternatives pour ne pas détruire notre planète et repousser le cancer, qu’avons-nous à perdre? Il revient d’abord aux responsables politiques de faire bouger les choses en octroyant leurs subsides à des produits plus sains – autrement dit végétaux – et de nos régions, en interdisant l’importation de bois dur tropical, ou en prenant des mesures pour lutter contre le gaspillage alimentaire, à l’instar de la France et de l’Italie.

Toutefois, vous, le consommateur, avez aussi un rôle important à jouer: la prochaine fois que vous flânerez dans les rayons du supermarché, rappelez-vous que chaque euro dépensé a de réelles conséquences sur votre santé et sur celle de la planète.