vendredi 23 août 2019

Quels enjeux pour l’économe numérique ?

Que nous réserve l’avenir numérique ? Les visions proposées oscillent entre dystopie et utopie. Les robots dirigeront-ils notre planète ? Est-ce la porte ouverte au chômage de masse ou plutôt la libération du fardeau du travail qui pèse lourdement sur nos épaules ? Cette dernière supposition teinte de rose les spectaculaires conséquences de la numérisation sur notre économie – et laisse le champ libre aux visionnaires qui, dans leur apologie de l’avenir numérique, invitent à métamorphoser les institutions de l’État-providence, trop ennuyeuses.
La réalité est plus prosaïque : la ‘révolution’ numérique ne marque pas le règne des robots, mais réveille des oppositions qui n’avaient jamais vraiment disparu. Trois dangers nous menacent particulièrement.

Tout d’abord, la polarisation sur le marché du travail s’accroît. Les nouvelles technologies permettent de déléguer toujours plus de tâches routinières à des robots et ordinateurs. Il s’agit surtout d’activités réalisées dans le ‘segment intermédiaire’ du marché du travail, par des travailleurs moyennement qualifiés et des employés au salaire raisonnable. Pour les entreprises, investir dans des technologies remplaçant ce type d’emploi vaut la peine : leur caractère routinier se prête bien à la création de tels outils de remplacement, et la démarche se révèle avantageuse vu la rémunération raisonnable de ces fonctions. Conséquence : le segment intermédiaire du marché du travail s’effondre. Le chômage de masse n’est pas pour autant imminent. Les emplois qui disparaissent sont plus que compensés par de nouveaux postes en haut et en bas du marché du travail, que l’on ne peut aussi facilement automatiser ou qui ne coûtent pas assez cher pour justifier l’investissement dans une technologie de remplacement : le marché du travail se polarise. Le danger n’est donc pas le chômage de masse, mais l’inégalité croissante des salaires et de la protection du travail. D’où la nécessité d’un meilleur cadre de protection pour les personnes plus vulnérables sur le marché.

Le deuxième danger est étroitement lié au premier. En effet, nous constatons que ces avancées technologiques, promesses d’un nouveau monde merveilleux, sont en réalité utilisées, sur le lieu de travail, pour mieux surveiller et contrôler les travailleurs. Ce n’est pas la technologie elle-même qui affaiblit l’esprit humain, mais bien la soif d’‘efficacité’, et de gain. Cette quête insatiable qui réduit l’individu à un poste de coût dont la gestion peut être améliorée grâce aux applications technologiques. Ici aussi, il y a un risque de polarisation entre ceux pour qui la révolution numérique rime avec plus de liberté au travail, et ceux pour qui elle détruit les derniers vestiges d’autonomie. Le pouvoir migre encore davantage de l’employé à l’entreprise. 

Le renforcement du rapport de force intervient aussi dans le troisième danger. Le « gâteau économique » que nous cuisinons ensemble est initialement partagé entre ‘le travail’ d’une part (sous forme de salaires et de cotisations sociales), et le ‘capital’ d’autre part (sous forme de bénéfices d’entreprises et de versements aux actionnaires). Ensuite, l’État prélève les impôts sur ces revenus afin de fournir les services publics. Longtemps, nous avons supposé que le partage du gâteau entre ces deux facteurs, ‘travail’ et ‘capital’ était équitable. Cela ne semble toutefois plus être le cas : la société occidentale post-industrielle subit un changement structurel, par lequel la plus-value que nous créons revient moins au ‘travail’ qu’au ‘capital’ : les gains de l’entreprise grimpent, au détriment des salaires et des cotisations sociales. La révolution numérique renforce l’ampleur des investissements de remplacement de la main d’œuvre, sape le pouvoir de négociation des employés et mine encore davantage les conditions de travail et de salaire en bas du marché. Elle renforce ainsi la tendance : les entreprises récoltent les fruits de la révolution numérique, les travailleurs restent les mains vides. 

Comment adapter notre législation fiscale au regard de cette migration de la plus-value, du travail vers le capital ? Comment garantir l’autonomie et la sécurité d’emploi des travailleurs plus vulnérables sur le marché ? Comment éviter que la polarisation des emplois n’entraîne la polarisation sociale ? Nous ne devons pas craindre que les robots dirigent le monde. Nous devons veiller à ce que la disruption numérique ne bétonne pas des rapports de force inégaux. 

Matthias Somers
Collaborateur scientifique, Think Tank Minerva