vendredi 25 octobre 2019

L’entrepreneur, ce héros ?

Dans toutes les écoles de commerce, la figure de l’entrepreneur à succès est devenue l’idéal à atteindre. Personne ne résiste à son charisme, pas même les politiques qui souhaitent tous voir naître plus d'Elon Musk et de Jack Ma.

Déjà en 2013, la Commission européenne affirmait dans son plan d’action « Entrepreneuriat 2020 » que « l’Europe a besoin d’un plus grand nombre d’entrepreneurs ». Cette approche s’est aujourd’hui généralisée à tous les Etats membres dont la Belgique, comme en témoignent les notes de politique générale des nouveaux gouvernements flamands et wallons.

La course à l’entrepreneuriat est devenue un vrai phénomène de société. Toutefois, que se cache-t-il vraiment derrière l’image d’épinal de l’entrepreneur ?

Entrepreneur en T-shirt

L’entrepreneuriat permet à notre économie capitaliste de s’auto-renouveler et de ne pas péricliter. Paradoxalement, ce sont donc les entrepreneurs, agents du changement et de l’innovation, qui permettent de renforcer la stabilité de nos sociétés.

Certains paradigmes tels que l’entrepreneuriat social permettent à l’entrepreneur de renforcer son image en associant son activité à un impact sociétal positif. De plus, l’émergence de l’économie collaborative et l’omniprésence médiatique des success-stories relatives aux start-up se sont traduites par la promotion d’entrepreneurs positifs, en T-shirt, décontractés, accessibles, branchés, à la tête d’entreprises valorisées à plusieurs milliards.

Capital personnel

En revanche, pour l’économiste américano-canadien John Kenneth Galbraith, l’entrepreneur est motivé avant tout par la compétition et l’instinct profond de la possession de richesses, avec pour objectif final la puissance sociale via la puissance financière. Il se limiterait à être un capitaliste actif qui joue de son charisme pour accroître son pouvoir.

La meilleure illustration en est celle de l’entrepreneur carolo Albert Frère, à qui de nombreux observateurs reprochent souvent de n’avoir rien construit hormis sa fortune personnelle. Ce dernier avait en effet pour stratégie de gonfler au maximum la valorisation de ses participations financières pour ensuite les revendre au meilleur prix. L’idée plus aventureuse et plus industrielle de favoriser le développement à plus long terme des activités des entreprises où il était actionnaire n’était pas à l’ordre jour, avec en partie pour conséquence la disparition de plusieurs fleurons de l’économie belge tels que Petrofina.

Même si la responsabilité de ce dernier point incombe aussi aux politiques, l’objectif même de l’existence d’un entrepreneur peut ainsi ici être remis en question : doit-il absolument créer de l’emploi et de la valeur ? Ou alors doit-il se limiter à maximiser ses profits ?

Etat vs. Entrepreunariat ?

Il convient également de souligner que les entrepreneurs n'apparaissent pas ex nihilo. Il est temps de mettre fin au mythe de l’entrepreneur dont le succès n’est dû qu’à lui-même et où le rôle de l’Etat ne consiste qu’à lui mettre des bâtons dans les roues, notamment via la fiscalité et les réglementations. Si les entreprises peuvent créer de l’emploi, c’est principalement grâce aux infrastructures et au cadre institutionnel offerts par l'Etat.

C'est en effet ce dernier qui propose des conditions favorables au développement du secteur privé et qui permet le déploiement des technologies. Prenons l'exemple de l'automobile. Même si sa conception fut le résultat du génie de plusieurs entrepreneurs, c'est l'Etat qui en a favorisé la diffusion via les réglementations routières, la construction de routes et la mise en place des permis de conduire. Les plus grands entrepreneurs proviennent par ailleurs tous de pays où l'Etat joue un rôle actif sur la scène économique en termes d'investissement.

En conclusion, sans jeter l’opprobre sur les milliers d’entrepreneurs de notre pays qui apportent une plus value significative à notre tissu économique, le paradigme consistant à toujours placer l’entrepreneur en “héro créateur d’emplois” toujours victime de l'attitude de l’Etat est clairement devenu désuet. Toutes les activités entrepreneuriales ne sont pas créatrices de valeur au sens large.

Rappelons que « l’économie ne doit pas être au service de la production de marchandises mais au service du bonheur de l’homme » comme le soulignait Sismondi. C’est aujourd’hui clairement autour de ce postulat que la place de l’entrepreneuriat dans notre société doit être repensé.

Adil El Madani
Membre du Groupe du Vendredi