vendredi 28 juin 2019

Le numérique à l’école : la grande (dés)illusion

En 1913, Thomas Edison, dans un entretien accordé au New York Dramatic Mirror, indiquait que les livres seraient bientôt obsolètes dans les écoles, remplacés par les films scolaires. Il soulignait “Nos travaux montrent de façon concluante la valeur des films dans l’enseignement [...], ce qui rend les connaissances scientifiques, difficiles à comprendre dans les livres, claires et simples pour les enfants.” Le monde scolaire a toujours entretenu un rapport particulier avec la technologie : si elle a été régulièrement décriée, elle reste malgré tout souvent considérée comme une solution miracle pour améliorer les pratiques pédagogiques et la qualité des apprentissages. Dans ces circonstances, nombreuses sont les écoles qui investissent dans les outils numériques et font l’injonction à leurs enseignants de se mettre à la page en numérisant leurs pratiques. Malheureusement, sans accompagnement ni formation suffisante des utilisateurs, la magie n’opère que modérément et les institutions se désinvestissent rapidement de ces nouveaux objets.

Hormis pour les GAFAM(1) et autres vendeurs de baguettes magiques, le débat sur l’efficacité pédagogique de ces outils est loin d’être le plus important. Aujourd’hui, les écoles de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles ne répondent plus aux prescrits légaux, c’est-à-dire “préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique”. En effet, les compétences numériques des enfants et adolescents ne sont pas suffisantes pour qu’ils deviennent des citoyens capables de comprendre leur environnement et d’agir consciemment au sein de celui-ci. Doivent-ils pour autant tous devenir développeurs ? Non. À nouveau, il s’agit là d’un des vœux pieux des grandes sociétés du numérique avides de ressources humaines. Le citoyen d’aujourd’hui se doit de posséder une palette bien plus large de compétences numériques : littératie de l’information et des données, communication et collaboration, création de contenu numérique, sécurité et résolution de problèmes(2). L’absence de telles compétences engendre actuellement un phénomène d’inégalités numériques qui ne se définit plus uniquement en termes de déficit d’accès au matériel, mais bien en termes de disparités socio-cognitives. Celles-ci s’illustrent notamment par “le manque de maîtrise des compétences et connaissances fondamentales pour l’usage du numérique et l’exploitation de ses contenus.”(3) Bien loin du mythe des digital natives, autodidactes du numérique, les travaux scientifiques observent une ségrégation de la population de plus en plus importante quant à la capacité de recourir adéquatement au numérique et d’en comprendre les enjeux.

Dans ce contexte, le Pacte pour un Enseignement d’Excellence et la réforme de la formation initiale des enseignants apportent leurs lots de pistes prometteuses comme l’apprentissage du numérique dès la troisième primaire ou encore le renforcement de la formation initiale et continue numérique des enseignants. Néanmoins, comme tout texte politique, leurs transpositions pratiques laissent entrevoir des questions fondamentales encore non résolues : qui formera les enseignants, actuels et futurs, aux compétences nécessaires pour développer celles de leurs élèves ? Que propose-t-on aux milliers d’enfants scolarisés actuellement qui, d’ici 2032, n’auront reçu quasi aucune formation au numérique ? Qui évaluera l’efficacité des pratiques mises en place pour les améliorer au fur et à mesure ?

Le numérique apparaît, pour les acteurs du monde éducatif, comme une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes : les politiques insistent constamment sur la nécessité de “prendre le train du numérique en marche”, mais peu de consignes, de financements ou de réponses pragmatiques parviennent au terrain. Les principales actions mises en oeuvre trouvent souvent leur origine dans la volonté de quelques personnes isolées – enseignants ou directeurs d’école. Le défi à relever s’avère de dépasser ces initiatives individuelles pour développer une approche cohérente et systémique visant à développer l’autonomie consciente, choisie et réflexive de l’ensemble des élèves. Il ne s’agit plus de savoir si les technologies sont efficaces pour apprendre, mais de développer urgemment les conditions d’apprentissage pour un usage pertinent et réfléchi du numérique tout au long de la vie.

(1)GAFAM est l'acronyme des géants américains du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft — qui sont les cinq grandes firmes (fondées entre le dernier quart du XX e siècle et le début du XXI e siècle) qui dominent le marché du numérique, parfois également nommées les Big Five, ou encore « The Five ».
(2)Cadre européen des compétences numériques pour les citoyens (DigComp) : https://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=1315&langId=fr
(3) Brotcorne P., Valenduc G., Construction des compétences numériques et réduction des inégalités, SPP Intégration sociale, Bruxelles, juillet 2008.

Par Nicolas Roland
Chercheur en Sciences de l’éducation, Université libre de Bruxelles (ULB)
Learning Experience Designer, Caféine.Studio