mardi 13 décembre 2016

Un congé de paternité ‘à la scandinave’ en Belgique : pourquoi c’est nécessaire, et comment c’est possible

En 2014, le ministre norvégien de l’Enseignement prenait la décision de confier ses compétences pendant trois mois au ministre responsable de la pêche. Torbjørn Røe Isaksen venait en effet d’être papa et souhaitait s’occuper de son enfant.

Marika Andersen est cofondatrice de l’observatoire EUPanelWatch, et Brieuc Van Damme président du Groupe du Vendredi. Ils vivent en Norvège et ont rédigé un rapport récent sur le congé de paternité. Cet article est également paru sur lesoir.be le 16 décembre 2016.

fridaygroup_scandinavisch-vaderschaps-verlof-in-belgie.jpg En 2014, le ministre norvégien de l’Enseignement prenait la décision de confier ses compétences pendant trois mois au ministre responsable de la pêche. Torbjørn Røe Isaksen venait en effet d’être papa et souhaitait s’occuper de son enfant. Savez-vous comment l’opinion publique a réagi ? Pas, en fait : pas de questions parlementaires, pas d’articles critiques dans la presse, pas d’e-mails haineux de citoyens scandalisés. Les quotidiens ont consacré quelques lignes au congé ministériel, et ce fut tout.

On s’imagine mal voir ça en Belgique. Chez nous, un père qui décide de rester quelques mois chez lui après la naissance de son enfant est encore trop souvent considéré comme un mauvais travailleur. Alors qu’en Norvège, un père qui ne le fait pas est considéré comme un mauvais père.

Fort heureusement, les priorités sociétales ne relèvent plus uniquement des habitudes culturelles et peuvent être modelées par le politique. Il suffit de voir la vitesse à laquelle la majorité des gens ont changé d’avis sur l’interdiction de fumer en public ou sur l’homosexualité, grâce à quelques initiatives politiques qui au départ avaient fait grand bruit.

C’est la raison pour laquelle nous avons élaboré avec le Groupe du Vendredi une proposition de réforme concrète du congé parental et de paternité. Nous plaidons entre autres pour que les pères puissent toucher 100 % de leur salaire pendant les dix premiers jours du congé de paternité. Et aussi pour qu’ils puissent bénéficier d’une double allocation pendant 2,5 mois de leur congé parental, pour autant qu’ils prennent ce congé dans l’année suivant la naissance de l’enfant. Nous estimons le coût de cette réforme à 49 millions d’euros, qui peuvent être financés par la refonte du quotient conjugal actuellement peu favorable aux femmes.

Notre proposition permet non seulement aux jeunes ménages de bénéficier de 700 euros nets en plus, mais plus fondamentalement de répondre au souhait de 3/4 des pères belges qui aimeraient passer plus de temps avec leurs enfants. Mais un congé de paternité généreux est également important pour une autre raison : l’émancipation de la femme. Dans la mesure où chacun dispose du même nombre d’heures dans la journée, on pourrait penser que le temps est l’élément égalisateur absolu. Les études révèlent pourtant que, par rapport aux hommes, les femmes belges consacrent chaque jour 1,5 heure de plus aux tâches ménagères.

Compte tenu de cette spécialisation des rôles, une partie des femmes décident de travailler à temps partiel et sacrifient dès lors leur carrière au bénéfice de leur famille. Il n’est donc pas étonnant qu’elles soient sous-représentées dans le débat public et dans les postes à responsabilité. De plus, l’écart salarial en Belgique est encore toujours de 10 % selon l’OCDE. Un constat particulièrement amer quand on sait que les femmes belges prestent en moyenne chaque année l’équivalent de trois mois à temps plein de travail non rémunéré en plus que les hommes. Nous constatons dans le même temps un nombre beaucoup plus important de femmes en incapacité de travail dans les premières années suivant la naissance de leur enfant (souvent en proie à des maladies psychiques). Un hasard ?

Un congé de paternité cohérent peut remédier à cette situation. Les études indiquent que cela pourrait en l’occurrence amener les pères à prendre en charge plus de tâches ménagères également après le congé de paternité, et les femmes à travailler et gagner plus. L’inégalité de temps entre les genres serait ainsi rectifiée. En Scandinavie, où nous résidons et où les hommes sont généralement payés pour rester à la maison entre 10 semaines et un an après la naissance d’un enfant, les hommes assument plus de tâches dans le ménage. Bref, notre réforme du congé parental et de paternité offre aux familles plus d’opportunités et de liberté : les femmes peuvent investir plus de temps dans leur carrière, tandis que les hommes reçoivent la possibilité de passer plus de temps avec leur famille. Tout le monde y gagne.