jeudi 19 décembre 2019

Cachez cette corruption que je ne saurais voir

Travailler en Somalie, c’est s’exposer à l’inévitable question, au retour en Belgique: « et tu ne vois pas trop de corruption ? » Mes réponses ont toujours été partagées. Défensives d’abord, par égard pour mes collègues somaliens risquant leur vie quotidiennement. Pensives ensuite : comment comprendre la corruption en l’absence d’état de droit et dans un contexte de survie alimentaire?

Paradoxalement, mes années en Somalie ont coïncidé avec une suite ininterrompue de révélations en Belgique : le « cabinet fantôme » en 2014, les affaires « Duferco » (2015) et « Optima » (2016) et, en 2017, Publifin, le Samusocial ou encore Kazakhgate. Les révélations ont continué avec les fausses procurations électorales de Neufchâteau et Land Invest Gate pour n’en citer que deux.

La politique de l’autruche en chiffres

Les études sur la corruption, rares ou inexistantes en Belgique, portent en général sur la perception de la corruption, plutôt que sur une quantification de la corruption elle-même, qui est de nature opaque. Dans les études internationales, notre pays se distingue par des résultats moyennement acceptables, bien qu’interpellants. Le dernier baromètre européen sur la corruption (2017) indiquait que 33% des belges sondés pensaient que la corruption était rare dans le pays (EU 28 : 25%). 15% se disaient « personnellement touchés par la corruption » dans leur vie quotidienne (EU28 : 25%).

Par ailleurs, 27% ont répondu positivement à une question dans laquelle le mot corruption n’apparait pas : « […] Au cours des 12 derniers mois quelqu’un en Belgique vous a-t-il demandé ou s’est-il attendu à recevoir un cadeau, un service ou de l’argent supplémentaire de vous pour ses services ? ». 27% : c’est le pire résultat européen, juste après la Hongrie (25%). La moyenne est à 7% et tous nos pays limitrophes se situent sous 5%. Soit les belges sont exceptionnellement plus honnêtes que tous les autres européens, à l’exception peut-être des Hongrois, soit nous ne mettons pas assez les mots justes sur ces maux.

Cachez-moi cette corruption que je ne saurais voir

Et pourtant, des mots, des euphémismes, bilingues de surcroît, nous en avons pour décrire des facteurs avérés de vulnérabilités à la corruption : particratie, clientélisme ou encore ce belgo-belge « cabinettard ». Ces facteurs se combinent à notre mille-feuille institutionnel (sujet de « blagues belges » des politologues dépêchés à Mogadishu) et la complexité et le désordre qui en résultent ne favorisent pas la transparence. Cela mène à une « corruption fonctionnelle » qui ne déplairait pas à quelques politiciens somaliens. Cette corruption qui ne se nomme pas n’est pas une priorité politique : rien dans le dernier accord de gouvernement Michel. Tant au niveau fédéral que régional ou communautaire, nous sommes à la traine dans l’implémentation de beaucoup de mesures connues et approuvées en terme de lutte et de prévention.

Démocratie corrompue ; démocratie en danger

Sans euphémisme, la corruption c’est « l'abus d’un pouvoir confié, à des fins privées. Cela frappe toutes les personnes dont la vie, les moyens d’existence ou le bonheur dépendent de l'intégrité de ceux qui occupent une position d'autorité ». C’est une perte économique sèche. C’est entretenir des sentiments profonds d’impuissance et d’injustice à chaque nouvelle révélation. Cela peut être une fuite vers les extrêmes politiques. Ou pire, un haussement d’épaules désabusé.

La journaliste Sarah Chayes a étudié les mécanismes de corruption en Afghanistan et a établi des parallèles avec nos pays. Elle décrit la manière insidieuse dont la corruption sape la confiance des citoyens non seulement envers différents acteurs politiques, mais aussi envers le concept même de démocratie. Comme ces jeunes électeurs belges qui ont un intérêt grandissant pour l’autoritarisme.

Utiliser le mot juste c’est rendre la corruption visible pour pouvoir l’affronter et, fondamentalement, sauvegarder et renouveler la confiance nécessaire au vivre ensemble. Dans l’urgence de notre système démocratique à bout de souffle, les demi-mesures ne suffiront plus et cette lutte passera sans doute par l’imagination et l’expérimentation de nouveaux modes de démocratie.

Par Magali Caroline Van Coppenolle, économiste et membre du Groupe du Vendredi