vendredi 05 juillet 2019

Assurances et Big Data : Quelle solidarité ?

Les assureurs (privés) utilisent diverses formes d’information pour fixer des primes d’assurance selon les risques à assurer. Prenez les questionnaires à remplir pour souscrire à une assurance auto, incendie ou vie : ces informations sont reliées à des données démographiques concernant le risque à assurer. Les assureurs soulignent la nécessité d’une correspondance équitable entre les primes d’assurance et l’estimation des coûts qu’ils devront prendre en charge. Sans ce lien, les services d’assurance ne seraient pas rentables en raison de la « sélection adverse », qui crée un déséquilibre entre les coûts du risque assuré et les cotisations versées par les assurés. De plus, il serait injuste que les groupes à faible risque supportent les coûts des groupes à haut risque. Autrement dit : pour les assureurs, les différences de risque doivent se refléter dans des différences équitables entre les primes payées. Idéalement, une solidarité naît au sein des groupes à risque, entre les ‘malchanceux’ et les ‘chanceux’. 

Malgré ce raisonnement, les assureurs ne prennent pas en compte toutes les différences connues entre les groupes. Ainsi, il est interdit d’intégrer les risques génétiques ou les différences de risque liées au genre au calcul des primes d’assurance, ‘parce que nous n’avons aucun contrôle’ sur nos gènes, ni sur notre genre. De plus, les assureurs mettent en balance les coûts de la collecte des données et les avantages de l’affinement des groupes à risque. Outre la solidarité au sein des groupes, il existe une solidarité entre les groupes en raison de mesures antidiscriminatoires : les groupes à faible risque subventionnent les groupes à haut risque. Cela montre que toute différence (entre les groupes à risque distincts) ne crée pas une différence (dans les primes d’assurance) : certaines formes de solidarité transcendent une différence, malgré sa (re)connaissance explicite. 

Il existe – dans nos smartphones par exemple – de plus en plus de capteurs, toujours plus précis, permettant de tracer et de visualiser notre mode de vie et notre comportement sanitaire. La ‘donnéification’ du quotidien va de pair avec la production d’un nombre croissant de différences : différences dans le nombre de connections aux médias sociaux, entre ceux qui effectuent plus ou moins de 7901 pas par jour, entre ceux qui paient toujours leurs factures à temps et ceux qui ne le font/peuvent pas, entre ceux qui n’oublient jamais de couper leur chauffage et ceux à qui cela arrive. Les techno-utopistes affirment que ces nouvelles technologies sont la clef de soins de santé meilleur marché, plus efficaces et de meilleure qualité. Les critiques, eux, dénoncent la menace que représente la percée de tous ces capteurs pour notre vie privée et notre liberté, et la surveillance qui s’en suit. Tant les revendications des utopistes que celles des critiques reposent souvent sur des hypothèses prématurées et présentent ces évolutions comme des faits accomplis. Toutefois, ces possibilités technologiques doivent encore être mises en pratique, converties en produits d’assurance concrets, chose impossible en vase clos. Reste à déterminer quelles différences nous souhaitons voir intervenir, ou non, dans les pratiques d’assurance. 

Des questions cruciales se posent ici : parmi les différences connues, lesquelles doivent entraîner un traitement différent ? En tant que société, voulons-nous que chaque différence connue soit prise en compte, quitte à rendre les assurances moins accessibles financièrement à certains groupes (à risque) ? Serons-nous capables d’ignorer certaines différences, de les considérer comme sans importance ? Dans l’affirmative, quand est-il juste de tenir compte d’une différence et quand devrions-nous invoquer la solidarité ? Quelle sera la base de la solidarité dans les sociétés et marchés d’assurances de l’avenir, fondés sur les données ? La différence due à un risque porté intrinsèquement (ex : maladie génétique) doit-elle prévaloir sur la différence due à un risque pris volontairement (ex : se déplacer à moto sans casque) - et cette distinction est-elle facile à établir ? Un débat sociétal est nécessaire pour déterminer les principes à suivre pour mettre ces possibilités technologiques en pratique. Nous éviterons ainsi de nous retrouver par la suite face à un fait accompli, potentiellement indésirable : la façon dont nous faisons la différence fait la différence !